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Les Troyens de Berlioz, la création oubliée

La création française intégrale en une soirée des Troyens d’ ? Paris, 17 mars 1990, Opéra-Bastille… répondra la majorité des manuels, à l’unisson de la presse de l’époque.

Si cette prétention avait déjà provoqué les protestations légitimes de plusieurs scènes hexagonales – Lyon, Marseille, Nice – ayant monté l’œuvre avant Paris, c’est pourtant bien avant encore – et ailleurs – qu’il faut remonter : au 6 février 1920, très précisément, à Rouen où le Théâtre des Arts offrait à son public le chef-d’œuvre du grand compositeur, en une seule soirée selon ses propres vœux. Contrairement à ce qui sera parfois avancé par la suite, le spectacle, dirigé par le chef d’orchestre Raoul Sonnier, ne fut allégé que de rarissimes coupures, d’ailleurs prévues par Berlioz lui-même.

Les archives départementales sont riches au sujet de l’évènement. Suivant de trente ans la création mondiale de Karlsruhe en deux journées (les 6 et 7 décembre 1890), la performance rouennaise est d’autant plus méritoire que le Théâtre des Arts sollicite ses propres forces pour monter l’immense partition, à l’exception de quelques rôles principaux. Ainsi Madame Mathilde Comès, de l’Opéra, se voit-elle confier le personnage de Didon et Madame Soïni celui d’Anna. Les deux artistes sont déjà bien connues dans la cité normande, la première y ayant reçu les ovations du public pour ses interprétations des Huguenots, de Faust, de L’Africaine, de La Juive et d’Aïda, la seconde, se produisant au Théâtre des Arts depuis 1897, comme artiste en représentation. Le ténor et le baryton de la troupe, MM. Cochera et Simar, assurent avec brio les rôles respectifs d’Énée et de Chorèbe ; à noter que le second, indisposé, devra momentanément laisser sa place à M. Guyard, avant de reprendre son rôle dès la quatrième représentation, l’œuvre étant donnée six fois au cours de la saison 1919-1920.

Dans le monde musical, la manifestation provoque un engouement énorme, ce qui ne rend que plus surprenant son oubli ultérieur. Délégué par le Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, le compositeur marque son enthousiasme à la fin de cette soirée historique, félicitant chaleureusement la direction du théâtre. Nombre de critiques parisiens ont fait le déplacement, ainsi que plusieurs spécialistes du grand musicien, dont Alfred Boschot et Julien Tiersot. Si tout est loué par la presse, beauté des décors, efficacité de la mise en scène, supériorité de l’interprétation, il s’en faut pourtant de beaucoup que la reconnaissance du génie de Berlioz aille de soi. Fidèle à l’aveuglement hargneux d’une partie de la critique française (où en seraient, de nos jours encore, Les Troyens, sans l’Anglais Colin Davis ?), le Courrier Musical refuse ainsi de désarmer : « Non, Les Troyens n’ont rien pour être le chef-d’œuvre de l’opéra français, comme d’aucuns le prétendent ». Dans Comoedia, en revanche, le ton est à la louange : « Félicités par le maître Bruneau, les deux directeurs, MM. Masselon et Malausséna, viennent de prouver victorieusement qu’après La Damnation, Les Troyens peuvent entrer dans le répertoire sur les scènes d’opéra. Ils sont d’ailleurs magnifiquement secondés par une troupe dont la conscience artistique est au-dessus de tout ».

Très impressionné, ne se fait pas faute de souligner que la pièce a été donnée dans son intégralité, ce qui, en dépit de coupures mineures, a porté la durée de la représentation à plus de cinq heures, au-delà donc des prévisions très précises du compositeur (4 heures 26 minutes – y compris les entractes de 15 minutes chacun !). Cet immense effort, hélas, sera mal récompensé financièrement ; à peu près satisfaisante pour la création (6 549 francs), la recette faiblira ensuite très rapidement, les deux reprises de 1921 ne faisant que confirmer cette tendance : 3 424 francs le 26 février, 2 432 francs le 3 mars (pour une recette moyenne de 5 351 francs au long de la saison) . Une fois encore, le chef-d’œuvre de Berlioz connaît ainsi un relatif insuccès. Moins aisé d’approche, moins immédiat de séduction que les grandes partitions d’un Verdi, d’un Gounod, d’un Massenet ou d’un Puccini, il ne bénéficie ni du puissant snobisme qui mobilise alors une forte partie du public wagnérien, ni du phénomène de curiosité provoqué par le “mystère Pelléas”, ni de l’attrait exotique des pièces russes, voire de la “barbare” Salomé. Reste que, presque un siècle plus tard, la création des Troyens demeure, en dépit de son oubli, l’un des plus beaux titres de gloire du Théâtre des Arts de Rouen.

Images : Les Troyens, affiche, Rouen, imprimerie Giriend, 1920 – Le Théâtre des Arts de  Rouen (Domaine public).