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Barbara Hannigan fait sa Crazy Girl

Crazy Girl Crazy est un hommage de à Lulu, et le premier album qu’elle enregistre comme cheffe d’orchestre. Habituée des performances scéniques renversantes, son défi est cette fois de chanter et diriger en même temps. Un album très personnel qui ravira ses admirateurs. 

Les Français sont traditionnellement mal à l’aise avec ceux qui ont plusieurs casquettes et s’affranchissent des frontières artistiques, mais pas avec : comme elle le révélait dans un entretien à ResMusica en 2013, c’est René Bosc, l’ancien directeur du Festival Présences de Radio France, qui l’a convaincue de se lancer dans la direction d’orchestre. Le court film sur l’enregistrement de cet album, aux allures de bonus DVD et tout à la gloire de la chanteuse-cheffe, est réalisé par un autre Français, Mathieu Amalric (inutile toutefois d’espérer y retrouver la scène hanniganienne qui illustre la pochette du disque). Dans ce défi de diriger et de chanter en même temps, il y a donc certes le goût de la prise du risque, pour « avoir le leadership, être le boss », mais aussi une attirance ancienne et profonde pour la direction d’orchestre.

Par définition, cet album ne permet pas de mettre en valeur la troisième et la plus connue des facettes de la cheffe-chanteuse, à savoir son sens de la performance théâtrale, mais cette dimension se retrouve pleinement dans le choix des œuvres qui tournent autour de l’adolescence, de Lulu, du théâtre et de la pointe de folie. Ça commence par la mythique Sequenza III de , solo abstrait et dramatique où Berio met en scène la relation d’une interprète dans tous ses états avec sa propre voix. L’album se conclut par un arrangement du musical Girl Crazy de  dans un format et même dans les couleurs de l’orchestration de la Lulu Suite d’, laquelle Suite est placée au cœur du disque – dans tous les sens du terme.

Lulu stupéfiante, que ce soit dans la production de Christoph Marthaler ou celle de sa prise de rôle avec Krzysztof Warlikowski, Hannigan a tellement fait sien ce personnage qu’on ne s’étonnera pas qu’elle recrée de manière convaincante les sortilèges vénéneux de cette partition. Du coup, l’arrangement de la Girl Crazy Suite dans la veine de Lulu lui convient bien également. Pour aborder la Sequenza III, qu’elle donne en concert (comme à Munich l’an dernier où elle dirigeait Haydn et Stravinsky), elle a surmonté son admiration pour l’enregistrement princeps de Cathy Berberian et a trouvé sa propre interprétation en transposant l’écriture vers un registre plus élevé, inspirée en cela par la Lulu adolescente.

Livret abondamment illustré et expliquant le projet de la musicienne, making-of en bonus, cet album est une étape importante dans la carrière de Barbara Hannigan en ce qu’elle affirme la multiplicité de ses casquettes et paie son tribut à sa Lulu adorée. Un objet fortement centré sur l’artiste que ses inconditionnels ne voudront pas manquer.

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