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Émotions contemporaines à la Philharmonie de Luxembourg

Un chef-d’œuvre de , une création enthousiasmante : Klangforum fait oublier le blues de l’automne.

L’automnal et bien nommé festival Rainy Days de la Philharmonie de Luxembourg, consacré à la musique contemporaine, a choisi de consacrer son édition 2017 à la place qu’y tient l’émotion, concept que le grand public n’associe certes guère à la musique de notre temps. Le concert final donné par l’ensemble viennois Klangforum n’a aucune peine à convaincre du bien-fondé de ce choix programmatique.

La courte pièce d’ qui ouvre le concert n’est pas la plus convaincante : écrite pour quatuor à cordes renforcé d’une électronique qui ne parvient pas vraiment à susciter l’élargissement au paysage sonore qu’elle ambitionne, l’œuvre est plus spectaculaire que marquante, et on l’oublie d’autant plus vite que la suite du programme, elle, est aussi enthousiasmante que – mais si – profondément émouvante. La petite salle de la Philharmonie de Luxembourg est un écrin idéal pour les Quatre chants pour franchir le seuil de Grisey, dont le passage de vie à trépas est le thème central et qui, pour le compositeur lui-même, aura été prémonitoire – quand l’œuvre est créée en février 1999, Grisey est mort depuis deux mois. Klangforum, qui a récemment joué cette pièce au Festival de Salzbourg, en maîtrise toutes les subtilités, et ses membres atteignent une qualité instrumentale qui place l’ensemble au tout premier plan des ensembles spécialisés mondiaux. La mezzo , à quelques détails de diction près, en est une interprète idéale, avec sa voix légère et juvénile, aux qualités instrumentales évidentes, mais aussi porteuse de l’intensité poétique de cette musique des fins dernières.

Il aurait été difficile de jouer quelque musique que ce soit après les gouffres béants du quatrième Chant : c’est donc avant l’œuvre de Grisey que Klangforum présente la création d’une pièce que la Philharmonie a commandée pour ce concert à un jeune compositeur, , qui a choisi de reprendre intégralement les quinze instruments choisis par Grisey – il n’y manque que la voix, mais certainement pas l’émotion. Malgré son titre cryptique, la pièce est aussi limpide que puissante ; commençant à la limite du silence, par les simples frottements et souffles des musiciens, elle suit une progression presque sans heurts, jusqu’à ce que les percussions viennent, à plusieurs reprises, y marquer des césures décisives : le titre joue sur les différentes significations du mot allemand vogelfrei, libre comme un oiseau dans un sens littéral, mais aussi privé de la protection de la loi – c’est le concept juridique d’homo sacer – et l’événement que constitue cette interruption a toute l’ambiguïté de ce programme. Onishi, sans se laisser écraser par le modèle de Grisey, s’en nourrit : le résultat, sans nul doute personnel, est plein de délicatesse et de force, de couleurs autant que de nuances.

Crédit photographique : © David Adamcyk