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Cap sur Francfort pour Billy Budd

Le manque de contextualisation du drame n’affaiblit pas notre plaisir face à la grandiose mise en scène de . Une distribution entièrement masculine de haute tenue, un chœur vigoureux et une fosse superlative complète ce Billy Budd présenté à Francfort.

Moins connu que Peter Grimes, Billy Budd détient pourtant toutes les caractéristiques du talent de et de son pourvoir musical tout en suggestion. Avec comme fil conducteur l’injustice et l’acharnement haineux, violence sournoise à laquelle personne ne peut échapper dans cette frégate de guerre, le compositeur britannique définit presque à outrance ses personnages pour mieux les opposer : d’un côté des officiers nobles éduqués, de l’autre des matelots analphabètes dirigés par des contremaîtres individualistes et brutaux. Dommage que l’Opéra de Francfort n’ait pas profité de la version originale de 1951 de ce grand opéra avec ses quatre actes, préférant, comme un bon nombre de productions récentes, jeter son dévolu sur la version radiophonique de 1964. Les deux actes limitent la caractérisation des protagonistes (le Capitaine Vere par exemple ne peut instaurer ainsi sa stature de meneur d’hommes), et affaiblit la cohérence des inflexions du héros (comment Billy Budd peut-il éprouver tant d’admiration et de dévouement pour l’officier alors qu’il vient à peine d’embarquer ?). Malgré cela, le geste théâtral et la musique se développent en parfaite intelligence, sans longueur ni ennui.

Physique à la James Dean, mèche rebelle et gueule d’ange, incarne le jeune matelot Billy Budd, martyrisé par le maître d’armes du navire parce que trop parfait. La naïve jeunesse enthousiaste insufflée par le baryton, portée par un timbre solaire, évolue vers un vibrant Billy Budd démuni face à l’oppression à laquelle il est confronté, faiblesse marquée par ses problèmes d’élocutions (il bégaie en situations délicates). Lorsque le personnage attend son exécution avec appréhension, l’artiste sait rendre le moment touchant autant que saisissant grâce à un monologue poignant parce qu’empreint d’une tendre régression infantile. Face à lui, brillamment effrayant, le chanteur , idéalement timbré, assume avec conviction une respectabilité froide et superficielle, alors que le mal et le vice se cachent en son personnage de John Claggart, manipulateur fourbe et malhonnête. Ce personnage noir est contrebalancé par l’honnête vieux marin Dansker, incarné par , dont les qualités, déjà, ne nous avaient pas échappé sur cette même scène il y a quelques mois.

Accusé à tort de soulever une mutinerie, dépourvu de moyens de défense, Billy Budd tue sans le vouloir son accusateur. Incapable de dépasser les règles aristocratiques et hiérarchiques navales britanniques, le capitaine Edward Fairfax Vere, pourtant bien conscient de l’injustice qu’il met lui-même en œuvre, exécute par pendaison le jeune matelot. Le dilemme moral qui tourmente le capitaine du navire même dans ses souvenirs, est pour Britten tout aussi important que le destin tragique de Billy Budd. dépeint à merveille un capitaine empreint d’humanité, mêlant avec justesse la noblesse essentielle au personnage et un désespoir cuisant lors du procès du jeune héros et de l’épilogue dramatique. Avec comme particularité une distribution vocale exclusivement masculine, le reste des seconds rôles n’atténue pas l’agréable perception d’ensemble, et particulièrement le chœur de l’Opéra de Francfort. Chœur de souffrance que seule la bonté de Billy Budd peut apaiser, les choristes se montrent vigoureux vocalement et parfaitement en place. Dans ce décor de gymnase, les exercices physiques forment un déplacement de masse bien amené, dévoilant avec précision la maltraitance subie par l’ensemble de l’équipage en formation, mais aussi la candeur juvénile de tous ces jeunes gens qui exécutent des mouvements de sport cocasses et pleins de fraîcheur.


Portée par les décors grandioses d’, la mise en scène de détient de sérieux atouts. Ce que l’on retient en premier lieu sont bien les changements de décor : le gymnase démesuré se déplace pour laisser voir d’abord à sa gauche le bureau du Capitaine Vere en haut d’un escalier, puis à sa droite plusieurs hommes nus sous la douche et d’autres en pyjamas se préparant pour la nuit entre lits superposés et casiers d’école. Le huit clos de ce navire, véritable défi scénique, est souligné par une passerelle supérieure où les officiers patrouillent tels des gardiens de prison, mais marque aussi l’absence de contextualisation du drame dans cette mise en scène. semble plutôt évoquer un internat militaire que la marine anglaise en guerre contre la Révolution française, et cela même si les références historiques sont constantes dans l’ouvrage. La gravité des accusations de John Claggart envers Billy Budd devient presque incongrue sans cette peur de la mutinerie ; ici, l’arrestation du héros relève de la simple violence, et la scène de bataille se transforme quant à elle à une sorte d’évènement sportif. Et alors que les vitres rondes semblent suggérer un gros navire, le traitement fait par la suite laisse plutôt croire à un pensionnat des plus classiques. L’absence de la mer, pourtant centrale dans l’ouvrage, entraîne quelques moments de maladresse et de détournements comme la sinistre brume représentée ici par le clignotement des ampoules du bâtiment.

La phalange de l’Opéra de Francfort, menée par la baguette d’, porte avec naturel chaque coup d’éclat que compose la partition de haut vol de Britten. Entre les solos du héros et les élans puissants du chœur, entre les braillements de Claggart et les méditations de Vere, les musiciens soutiennent le drame sans l’accaparer, entièrement disposés à servir l’œuvre avec honnêteté, mais surtout avec puissance et subtilité.

Crédits photographiques : © Barbara Aumüller

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