ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Francfort ovationne la Norma d’Elza van den Heever

Opéra le plus emblématique de Bellini, Norma détient un rôle-titre phare pour les plus grandes cantatrices au sommet de leur art. Peu importent les Callas, Gencer, Caballé et autres Sutherland… C’est une salle debout qui ovationne à Francfort .

Dès son premier récit « Sedizione voci », impose une autorité mystique qui lui est propre. Une attitude presque masculine pour dépeindre la femme à fort caractère qu’est Norma, matérialisée par un bas-medium d’une intensité profonde, qui concourt à un effet édifiant et dramatiquement tendu. C’est encore plus vrai dans son tempo di mezzo « Oh non tremare » où la largeur s’impose aux ornements di bravura et où les contre-ut découlent d’attaques à nu après des sauts de douzième, ou bien encore les trilles dans les bas-medium du « I Romani a cento ». Cette Norma rugit mais distille aussi une poésie étrange. La soprano dramatique affirme également des aigus amples et brillants, tantôt flottants, tantôt appuyés – des aigus relatifs toutefois puisque la tessiture du rôle-titre ne dépasse pas le contre-ut et qu’il s’agit souvent de si ou si b. Tout au long de son interprétation, le rayonnement de la voix s’y fait pur magnétisme grâce à un délié vocal à couper le souffle, magnifiant un art de tragédienne porté par une projection des mots signifiante pour une autorité décuplée. Des coloratures nourries d’harmoniques, des cantilènes réussies car suspendues… La fameuse cavatine « Casta Diva » est ce soir une belle leçon de bel canto : longueur de souffle, art du son filé, mezze voci impalpables puis coloratura di bravura, et fiorito chromatique dans la cabalette. Tout y est.

Pour dépeindre cette femme blessée par l’amour ainsi que ses dilemmes (Norma a aimé un homme et a eu deux enfants avec lui alors qu’elle est druidesse ; cet homme est un Romain alors qu’elle est Gauloise ; elle espérait le suivre à Rome et découvre qu’il est maintenant l’amant de son amie Adalgisa…), Elza van den Heever sait sublimer non un étalage de virtuosité, mais bien des ornementations qui font partie intégrante de la mélodie elle-même, soit un facteur d’extase lyrique dans la mélodie langoureuse de l’opéra italien, alors que dans les moments d’exaspération ou de violence, l’ornementation détient la fonction précise de sauvegarder la majesté de la prêtresse et la dignité de la noblesse du personnage.

À ses côtés, l’Opéra de Francfort a fait le choix d’une mezzo-soprano pour le rôle d’Adalgisa au détriment de la logique dramatique et sonore de l’ensemble. A une époque, ce choix se justifiait parce que des sopranos plus légers s’étaient accaparé le rôle-titre (aux dépens de sa vérité vocale !). Mais face au soprano dramatique d’Elza van den Heever, pourquoi ne pas avoir restitué la place qui est due à Adalgisa, pour différencier au mieux les deux rôles féminins ? Et pourtant, l’héroïne est bien plus jeune que Norma, elle a des responsabilités publiques moindres et une expérience incomparable des élans amoureux. Mais les nombreuses sections du rôle attestent que s’il doit posséder un ample bas-medium, le personnage n’est pas pour autant vocalement plus grave ni plus sombre que celui de Norma. Preuve en est avec le lyrisme de son arioso « Deh proteggimi o Dio », le la aigu lâché face à l’amour de Pollione, les contre-ut de sa cabalette du premier duo avec la druidesse, les cadences brillantes virevoltant sur une double octave et ponctuant le « Deh ! con te li prendi » : c’est bien une écriture de soprano à l’égal de celle de Norma. ne nous fait pourtant pas regretter ce choix tant l’artiste rayonne dans cette candeur éclatante de la jeunesse et l’intériorité profonde d’un premier amour coupable. Elle allège son mezzo avec bonheur et déroule une ligne de chant parfaitement conduite.

L’objet de l’amour de ces deux femmes chante dans un registre central avec très peu d’agilité vocale à démontrer. dépasse amplement les attentes tant son énergie déclamatoire est affirmée. Le ténor déploie une puissance vocale conquérante sans pour autant oublier d’alléger en falsetto les rares aigus de sa partition. Au centre des tiraillements amoureux, Pollione semble ne pas s’horrifier de la même manière du sacrilège commis par ses deux maîtresses, celui-ci affirmant dès sa cavatine « Meco all’altar di Venere » et à son duo avec Adalgisa (« Va, crudele, al Dio spietato ») une culture et des croyances opposées aux Gaulois païens dont Norma et son amie sont membres. Paré d’un style élégant et grâce à la vaillance de ses moyens, s’en tire véritablement avec les honneurs. Personnage secondaire dont le rôle est pourtant primordial dans les déchirements de Norma, en Oroveso détient une partie vocale assez simple, peu exposée car souvent portée par la présence du chœur. Sa nature et une présence dramatique intenses permettent de valoriser ce rôle au mieux.

dirige avec beaucoup de poésie, relançant des épisodes dramatiques sans alourdir la musique, et offrant suffisamment de contrastes et de spectaculaire. Le peu d’action de l’ouvrage justifie amplement le décor unique de Raimund Orfeo Voigt (une salle dont le plafond évolue selon la suggestion d’un lieu collectif ou intimiste) et un travail de mise en scène de principalement centré sur la direction d’acteurs.

Crédits photographiques : © Barbara Aumüller