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Spleen et idéal, ou les ballades et nocturnes de Chopin par Leif Ove Andsnes

Très parcimonieux et prudent dans ses publications phonographiques, plus encore depuis son passage sous l’étiquette Sony, nous gratifie d’un somptueux et rare album Chopin, autour des quatre ballades intelligemment séparées par trois des plus beaux nocturnes du compositeur polonais : un maître-disque et une version majeure de ces œuvres que l’on croyait pourtant bien connaître. 

a peu enregistré Chopin jusqu’ici ; seul existait chez Virgin un double CD gravé à l’aube de sa carrière, avant même son premier récital Grieg qui l’a révélé au public mélomane, (Virgin classics réédition Warner) reprenant les trois sonates et une poignée d’études et de mazurkas. Le texte de présentation nous éclaire sur le relatif blocage psychologique et interprétatif du pianiste norvégien face à l’univers chopinien que bien entendu il fréquente depuis longtemps. Il avoue avoir peiné à appréhender tous les méandres de la pensée musicale du compositeur . « Tout y est transition » (page 20 du livret) dans une complexité accrue au fil du temps et des œuvres. S’il s’est presque détourné durant plusieurs années de ce monde provisoirement clos et rétif, il y est revenu toutes affaires cessantes, dans la maturité de la quarantaine rugissante.

Contrairement à celles par exemple de l’opus 10 de Johannes Brahms, les quatre ballades de Chopin dont la composition s’étale sur treize ans ne constituent pas un univers homogène et encore moins un cycle. Le coup de génie d’Andsnes est d’y intercaler trois nocturnes, triés sur le volet, sortes de transitions idéales tombant à point nommé, par le jeu des tonalités, par le truchement des enharmonies ou encore par la proximité de climats des ballades qui les encadrent. L’approche du pianiste est à la fois classique par sa conception très étudiée et puissamment architecturée, romantique par l’effusivité naturelle du récit musical, et moderne par son approche factuelle, par le contrôle infinitésimal des nuances, par la finition des phrasés (thèmes initiaux des premières et quatrième ballade). On ne peut qu’admirer la maîtrise technique irréprochable (les trilles de l’opus 62 n°1 !) la science confondante dans l’étagement des plans sonores ou encore le sens de la respiration des phrasés (le cantabile fondant des sections extrêmes du nocturne opus 15 n°1), doublé d’un usage parcimonieux mais incisif et radical de la pédale (par exemple dans l’énoncé du thème principal de la troisième ballade) .

Mais le miracle de ce disque va au-delà de cette conception mûrement réfléchie ou de cette réalisation pianistique très léchée. Il y a avant tout cette totale liberté de ton qui sous-tend l’épanouissement du parcours poétique ou dramatique de chaque ballade, de leur pudeur à chaque fois liminaire jusqu’à l’effusion presque incendiaire de leur coda. Un spleen désabusé nimbe tout ce programme, même jusque dans les moments relativement plus souriants de la troisième ballade où l’orage semble gronder en sourdine, le feu couver sous la cendre, ou même dans l’extase effusive et presque lunaire du nocturne opus 62 n°1. En ce sens, le sommet absolu de ce disque réside peut-être dans cette quatrième ballade, sorte de Saint-Graal conquis de haute lutte dit Leif Ove Andsnes dans le livret, dont le sens s’est si longtemps dérobé à l’interprète. Mais il est permis d’y sentir une sorte de quintessence de l’art pianistique et de l’approche poétique du grand interprète par une totale adhésion à la poétique de l’œuvre.

Bien entendu, beaucoup de pianistes éminents interprètes de Chopin ont laissé au disque leurs approches passionnantes et parfois opposées de ces œuvres quasi inépuisables, d’Alfred Cortot à Krystian Zimmerman, de Claudio Arrau à Maurizio Pollini. Mais rares sont les interprètes qui, comme Leif Ove Andsnes ont pu rendre tangible le mal-vivre d’un enfant du siècle romantique dans quelques unes de ses plus bouleversantes confessions, avec une plénitude sonore et une acuité toute actuelles. A n’en pas douter, un des très grands disques de piano de cette rentrée, voire de cette décennie!