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Simon Rattle fait ses adieux aux Berliner Philharmoniker avec Mahler

Avec la mise en miroir de ces deux versions de 1987 et de 2018 de la Symphonie n° 6 de , Sir résume, dans ce  luxueux coffret, plus de 30 années d’une collaboration fructueuse avec les Berliner Philharmoniker. Un document collector.

On connait les liens étroits qui unissent le chef britannique au compositeur viennois comme en témoignent les nombreux enregistrements des symphonies de Mahler que a prodigué tout au long de sa carrière avec différents orchestres, et tout particulièrement avec le Philharmonique de Berlin avec qui il donna une intégrale du corpus symphonique entre 2010 et 2012. On sait également que le titre « Tragique » ne fut apposé à cette œuvre que secondairement, et paradoxalement à contre sens ! En effet, rien dans la vie de Mahler n’explique de façon évidente cette propension au tragique à ce moment précis, et le « Tout est mal qui finit mal » d’Adorno parait bien hors de propos tant la Symphonie n° 6 nous livre un étonnant mélange de tragique et de joie.

Une autre interprétation, plus récente, est sans doute plus plausible. En effet, Mahler connaissait bien les écrits de Nietzsche et le terme « tragique » serait à prendre dans le sens de son rattachement à la tragédie grecque. La symphonie revêt alors un tout autre éclairage, car après l’exposé de toutes les forces du destin, la musique comme la tragédie, par son effet cathartique, permet de retrouver force et courage pour dire « oui à la vie ». Une telle explication parait plus conforme à la pensée de Mahler et à un cheminement qui allait le conduire à l’optimisme rayonnant de la Huitième et, plus tard, le mener tout naturellement vers les horizons bleutés de la Neuvième, ou vers cette perspective lumineuse, qui à la fin du Chant de la terre, ouvre sur l’éternité. Aussi douloureuses que puissent paraître les émotions qu’elle véhicule, on y trouve indéniablement quelque chose d’excitant, d’exaltant, comme un sentiment d’espoir, d’éternel retour de la vie, cher à Nietzsche. Mahler apparaît alors comme l’artiste capable de la « conquête du terrible », ce qui semble plus conforme à sa quête artistique. C’est donc dans l’éternel combat entre Dionysos et Apollon qu’il faut probablement chercher les intentions mahlériennes parfaitement mises au jour par Simon Rattle dans ces deux versions, oscillant entre lumière et ténèbres.

Le rapprochement de ces deux lectures, celle de 1987 qui correspond à la première collaboration entre Simon Rattle (il avait alors 32 ans) et la prestigieuse phalange allemande, et celle de 2018 marquant la fin du mandat (2002-2018) du chef britannique en tant que directeur musical des Berliner Philharmoniker, est tout à fait passionnant puisqu’il permet de juger de l’évolution de l’interprétation, en même temps que de la modification de la sonorité de l’orchestre. Dès la première écoute on peut noter que la version 1987 sonne plus « prussienne » portant largement l’empreinte de Karajan, la sonorité y parait plus mate et la texture plus opaque. Malgré des tempi globalement identiques dans les deux versions, la dynamique y parait plus marquée, le phrasé plus massif, plus âpre, porté par un souffle chargé de fougue et de passion. A l’inverse, la version de 2018 sonne plus « anglaise », plus policée et, peut être, plus aboutie, gagnant en beauté formelle ce qu’elle perd en émotion brute, dans une perpétuelle quête du « beau son ». La sonorité y semble plus ronde, plus élégante, la texture plus allégée. Cette évolution hédoniste de Simon Rattle vers une lecture plus analytique est un fait reconnu depuis quelques années, certains lui reprochant de se perdre parfois dans des détails, en délaissant alors la proie pour l’ombre…

Avec cette Sixième de Mahler donnée lors de son dernier concert avec le Philharmonique de Berlin le 20 juin 2018, Simon Rattle signe indiscutablement une de ses plus belles interprétations, dans l’esprit comme dans la note. La lecture équilibrée, puissante et contrastée, y laisse entrevoir lentement l’émergence de l’ordre à partir du chaos dans un difficile cheminement qui semble une constante dans tout le corpus symphonique de . Le premier mouvement, Allegro, débute par une inexorable marche, effrayante, scandée par les cordes graves d’où émergent des fulgurances de bois. Le phrasé est, à la fois, souple et tendu, d’une clarté qui donne corps à tous les détails d’une orchestration particulièrement riche où se distingue déjà l’exceptionnel cor de Stephan Dor. La direction engagée et précise transcende musique et musiciens, subjugués par le chef. L’Andante en deuxième position est habité d’une poésie poignante exaltée par le hautbois de Jonathan Kelly. Le Scherzo cauchemardesque se déploie suivant un rythme d’une implacable rigueur pour se perdre, ensuite, dans des ralentissements où la ligne semble se disloquer. Le Final aux allures de titanesque combat entre Dionysos et Apollon, superbement conduit, débute dans un climat d’attente et de mystère avant que le chaos ne laisse place à un ordre nouveau tout inondé de joie dans une progression douloureuse que les coups de marteau du destin ne parviendront pas à arrêter, avant que la musique ne s’éteigne définitivement dans une sérénité toute apollinienne.