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Joe Hisaishi à la Philharmonie de Paris

Point fort du deuxième week-end Japon à la Philharmonie : la présence emblématique du compositeur et pianiste , auteur de la plupart des musiques des films d’Hayao Miyazaki.

2018 marquait le 160e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et le Japon, ainsi que le 150e de l’avènement de l’ère Meiji (symbole de l’ouverture du Japon à l’Occident). Qui de plus à même d’incarner musicalement l’image de cette ouverture que (de son vrai nom Mamoru Fujisawa), compositeur confessant au cours de la rencontre avec le public organisée par la Philharmonie : « J’aime quasiment toutes les musiques ».

Le don mélodique et orchestral de celui qui a apporté, avec le très humaniste Miyazaki, de vraies lettres de noblesse au genre du dessin animé, reconstruisant des générations gavées au cholestérol du sucre dysnéien, a également valu au Mécano de la Générale de Buster Keaton une superbe bande-son déclinée depuis en ciné-concerts. Colorées de dépaysantes allusions pentatoniques, les partitions de Joe Hisaishi sont dès le début le creuset de multiples influences. Nausicaä citait la Sarabande de Haendel et la Quatrième de Brahms, le Voyage de Chihiro le Sacre du Printemps, et The East Land Symphony, donnée en première partie, invite la Turangalîla dans le quatrième mouvement, la Saint-Matthieu dans le cinquième.

Assister à ce concert finement conçu et voir une assistance de tous âges, recueillie sans un toussotement deux heures durant, se lever spontanément à tous les étages de la Grande Salle Pierre Boulez, permet de mesurer l’impressionnant chemin parcouru. Un quart de siècle après la sortie française de Porco Rosso en 1995, Joe Hisaishi, compositeur, pianiste et chef d’orchestre, est aujourd’hui l’objet d’une ferveur qui n’est pas sans s’apparenter à celle qui accueille Philip Glass.

The East Land Symphony, composée entre 2013 et 2016, révèle le compositeur à part entière que l’on entendait déjà au cinéma. Le premier mouvement, d’un discret sérialisme, évoque Fukushima. Le deuxième, Air, permet de reprendre souffle avant la Tokyo Dance, allant comme certaines Noces stravinskiennes autour du soprano lumineux d’Ai Ichihara, et Rhapsody of Trinity est luxuriant comme du Messiaen. L’œuvre, où le compositeur, auteur avec sa fille Mai des mots du III et du V, souhaite « exprimer la capacité d’aller de l’avant », se clôt paisiblement sur Prayer. Les 83 membres du (composé, dès 2012, de lauréats des CNSM de Paris et de Lyon, et dédié à la musique de films) rendent parfaitement compte de la luxuriance (du célesta à de mahlériennes cloches de vaches) des 42 minutes de cette œuvre qui ne laisse pas indifférent.

Après l’entracte, Joe Hisashi se met au piano face aux seules cordes de l’orchestre, pour Mládí, mini-suite (13 minutes) de trois pièces pour Takeshi Kitano, dont Summer (une de ses plus belles mélodies sur basse obstinée dans L’Eté de Kikujiro) et le plus méconnu mais tout aussi irrésistible Kid’s Return où il embarque facétieusement la jeunesse virtuose qu’on lui a confiée dans une jubilation musicale qu’on ne voudrait jamais voir s’arrêter.

Pour Spirited Away Suite, condensé (28 minutes) du Voyage de Chihiro, Hisaishi va et vient du clavier à l’orchestre. Pour Mon Voisin Totoro, chanté dans toutes les cours d’école japonaises, avant de l’être dans celles de France et de Navarre, il faudra attendre le second bis : l’attente des auditeurs est comblée par le surgissement du célèbre thème confié malicieusement à sept contrebasses !

Aérien et souriant mais visiblement très ému, le compositeur, de ceux qui auront descellé quelques pierres du mur élevé entre les genres musicaux, doit se résoudre (un troisième concert, rajouté devant l’afflux de la demande, l’attend deux heures après) à quitter la relève d’une salle debout et qui n’en finit plus de l’applaudir.

Crédits photographiques : © cdherouville