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Vie de Bohème pour tous à Francfort

L’Opéra de Francfort ne se contente pas de monter régulièrement des productions majeures. Il apprend l’opéra à son public de demain, ainsi qu’en témoigne le sans-faute de cette Bohème réécrite par et mise en scène par .

Sise en pleine lumière du jour dans le Holzfoyer, là où, une demi-heure avant chaque représentation, le public de l’Opernhaus peut bénéficier d’une présentation passionnée de l’œuvre qu’il est venu écouter, cette version raccourcie du chef-d’œuvre de Puccini n’a rien d’un spectacle au rabais, ni d’un spectacle réservé aux seuls enfants.

Les thèmes festifs du deuxième acte joués par le piano gracieux de Marie-Luise Häuser font office de service d’accueil d’un public invité à s’installer devant le symbolisme d’un vrai décor en bois constitué par un origami de quatre carrés de couleur, dépliable à l’envi, dans lequel se découperont quelques ouvertures (porte, boîte à lettres, fourneau) et navigueront quelques accessoires (machine à écrire, feuille de papier, verre, sandwich…) facétieusement croqués dans l’à-plat d’une planche de bois, ainsi que quelques peluches (deux d’entre elles serviront de manchon pour la scène finale).

La virtuosité d’écriture et l’humour ravageur de lui permettent de doubler le premier degré du très lisible condensé qu’elle a tiré de l’œuvre, d’un second à même de ravir petits et grands. Mimi est vue comme une création littéraire de Rodolfo. La jeune femme, qui s’appelle en fait Lucia, après avoir beaucoup rechigné, finit par se prêter au jeu. Secondée par Musetta, Marcello et Schaunard, elle conviendra même, après avoir accepté de « jouer » sa mort, que la scène fonctionne bien et que la pièce écrite par Rodolfo est bonne ! Les auteurs du spectacle auront même réussi à faire s’esclaffer le public au moment le plus dramatique en enrôlant la pianiste : cette dernière, enfin dévissée de son clavier, entreprend de dessiller les bohémiens figés par l’émotion au moyen d’un énergique « Elle est morte ! » (il est vrai qu’on ne sait jamais exactement quand Mimi expire dans La Bohème). Tout finit par un dernier gag : après avoir beaucoup souffert du froid, nos héros finiront par s’envoler au soleil, le cruciverbiste Schaunard ayant gagné un voyage en avion pour cinq personnes !

Les tubes sont tous là, le piano se chargeant du reste, et musicalement c’est une autre belle surprise que l’occasion ainsi donnée à cinq jeunes chanteurs de montrer leur singularité. (Marcello qui chante Vecchia Zimarra) et (Schaunard qui manipule les peluches de Parpignol) entourent solidement , Rodolfo dont la verdeur juvénile ne l’empêche pas d’en découdre élégamment avec le contre-ut du premier acte et , Mimi bien chantante et reine du second degré. La palme humoristique revient à l’impeccable Musetta de , dont les simulations lacrymales lors du drame final sont d’une grande drôlerie.

Qui n’a pas souri (ou davantage) la première fois à l’opéra ? C’est peut-être le plus remarquable dans la subtile entreprise d’immersion de cette Bohème pour tous, délocalisable dans les écoles, cette façon dont, au début, le chant naît imperceptiblement et tout naturellement de la parole, sans que le néophyte n’y trouve matière à quolibet. Une leçon d’écriture, de mise en scène, et même d’éducation. Et tout cela en une heure ! Deborah Einspieler n’en est pas à son coup d’essai : elle a déjà réécrit entre autres Tosca, Idoménée, et même Tristan. L’on eût aimé être là.

Crédits photographiques © Christian Scholz