ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Bach orgue et âme avec Maude Gratton et Le Banquet céleste

Accompagnant la sortie chez Alpha du deuxième disque consacré par l’ensemble de à des cantates de , ce concert parisien mettait en avant une proposition originale, autour de l’orgue et de l’organiste .

Le choix d’un lieu méconnu, le temple protestant du Foyer de l’Âme dans le 11e arrondissement, s’explique par celui de jouer les cantates avec un orgue de tribune pour se rapprocher des conditions de leur création à Leipzig. La large tribune circulaire qui part de la console, face au public, permet même d’accentuer la ressemblance, en offrant un espace en hauteur pour rassembler tous les musiciens du Banquet céleste. Ceux-ci commencent par la très célèbre cantate Ich habe genug, dans sa version pour voix d’alto. L’orgue contribue certainement de manière décisive à la profondeur du son, à la force de la pulsation qui caractérisent d’emblée cette vision de l’œuvre, mais la plénitude du hautbois de , excellent en tous points, et le timbre plein tout comme la longueur de souffle de y sont évidemment aussi pour quelque chose. C’est un Siméon les pieds bien en terre, la poitrine palpitante et la tête vers le ciel que campe avec force le contre-ténor à la diction impeccable. Le même aspect grave et enraciné, avec des violons charnus, marque un « Schlummert ein » qu’on a si souvent entendu éthéré. Néanmoins, l’impression laissée est lumineuse, y compris dans un « Ich freue mich auf meinen Tod » exubérant, saisissant, mais subtilement équilibré.

Soutenues par l’acoustique plus que convenable de cette salle aux dimensions raisonnables, les qualités instrumentales sont encore davantage mises en valeur dans la cantate Gott soll allein mein Herze haben BWV 169, notamment dans la Sinfonia d’ouverture qui est une véritable pièce de concert pour orgue (Bart Jacobs et Les Muffatti viennent d’ailleurs de l’utiliser dans une reconstitution de concerto). Le renfort d’un clavecin et d’un basson, en plus du violoncelle et de la contrebasse, sans oublier celui d’un deuxième hautbois, offre une richesse de son incroyable, et les dialogues de avec le premier violon de sont savoureux. Tout comme le sont les phrases de Damien Guillon qui suivent. Le chanteur parvient véritablement à donner une sensation de plénitude, tout en s’affirmant avec force face aux contrepoints de l’orgue dans le premier aria, ou en contribuant à l’ambiance sombre, presque funèbre, du deuxième. On regrette seulement l’absence d’un chœur pour les dernières mesures, mais c’est là une interprétation de premier plan.

Ce concert, rappelons-le, est aussi placé sous le signe de l’orgue, et, chose rare, c’est cet instrument qui clôt le programme avec un Prélude et fugue de jeunesse, très impressionnant dans ses déploiements pleins de fougue et admirablement maîtrisés par Maude Gratton. Celles-ci a fait également briller entre les cantates l’instrument Blumenroeder de 2009 dont les jeux, logés dans un buffet de 1907, sont des copies d’originaux allemands du XVIIIe siècle. Les trois chorals dits « de l’Autographe de Leipzig » sont des variations de la maturité sur le même choral de base « Allein Gott in der Höh sei Ehr ». Si le premier fait entendre distinctement à la main droite le thème d’origine, le deuxième ressemble davantage à une pièce de concert, et le choral original disparaît presque totalement dans le troisième. Maude Gratton rend là justice de manière magistrale, avec intelligence et netteté, à l’inventivité sans fin du plus génial organiste que la terre ait porté.

Crédits photographiques : Maude Gratton © Laurent Bécot Ruiz