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La guerre sans victimes du Chostakovitch d’Andris Nelsons

Arrivé à la moitié de son intégrale des symphonies de Chostakovitch, gravées avec le Symphonique de Boston, nous offre un album de belle facture, mais sans réel défi à relever.

Créée à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la Symphonie n° 6 n’avait rien de “l’Ode à Lénine”, partition grandiose avec choeurs que le compositeur avait  imprudemment promise aux officiels soviétiques. Nelsons traduit avec justesse les immenses espaces de désolation qui annoncent la Symphonie n° 11. La saveur ondoyante des pupitres américains gomme quelque peu les arêtes d’une partition dont même les dissonances deviennent esthétiques ! L’agressivité caustique de l’Allegro est pour le moins édulcorée. Pourtant, les parties de la clarinette-basse et de la flûte solo n’amusèrent guère les censeurs de l’époque… Point d’urgence, de véritable prise de risques, en effet, comme c’est le cas dans le finale, Presto, sous les baguettes russes de Mravinski, Kondrachine, Rojdestvenski, Temirkanov et Gergiev.

Amer hymne dédié à la victoire, la Symphonie “Leningrad” rend hommages aux habitants de la cité : plus de 900 jours de siège, 1.800.000 morts du côté russe dont plus de la moitié de civils… L’œuvre si décriée et caricaturée notamment par l’avant-garde occidentale n’est assurément pas la partition simpliste d’un compositeur “officiel” du régime soviétique ! L’écoute du premier mouvement laisse dubitatif, le style de la direction correspondant davantage à celui d’un jour de kermesse populaire qu’à la célébration des rescapés d’un massacre. Les huit cors, six trompettes, six trombones et un tuba mènent “l’offensive” confortablement installés. La fausse insouciance lyrique du second mouvement très mahlérien n’est guère plus concluante. L’Adagio l’est davantage. L’écho de la Symphonie de Psaumes de Stravinsky, la clarté et la flamboyance des pupitres de Boston sont impeccables. Le finale est une véritable bande-son en Technicolor. On admire la performance orchestrale, dont la beauté des cuivres en oubliant l’objet de la symphonie. Il existe bel et bien chez Haitink, Kondrachine, Gergiev, Jansons, Svetlanov, Mravinski et Rojdestvenski.

La suite de la musique de scène du Roi Lear pour la tragédie de Shakespeare date de 1940 (la musique du film éponyme, op. 137, fut composée en 1970). La pièce donnée au Bolchoï n’a pas l’esprit persifleur d’un Lieutenant Kije, mais les saynètes assemblées “claquent”, ici, avec efficacité. Belle lecture, également, de l’Ouverture de fête. Difficile de réaliser une fanfare plus rutilante et qui dissimule sous un héroïsme de façade, un gigantesque éclat de rire.

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