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Soirée high tech avec le concert du Cursus de l’Ircam

Beaucoup de jeunesse et nombre de maîtres sur les bancs du Centquatre pour la soirée du Cursus de l’, alors que l’Académie de Manifeste vient tout juste de commencer.

Dix jeunes compositeurs (que des garçons en 2019 !) sont sur le devant de la scène. Ils ont moins de trente-cinq ans et ont tous en poche un Master de composition. Ils viennent du monde entier pour se former à la technologie et à l’informatique musicales dans les studios de l’. Au terme d’un apprentissage de dix mois très intense, sous la houlette du compositeur associé au Cursus , ils sont tenus de composer une pièce mixte, associant un instrument à l’électronique. L’événement bénéficie d’un partenariat avec le CNSMD de Paris dont les instrumentistes et, cette année, les danseurs, ont été sollicités pour venir interpréter les œuvres de leurs camarades.

Dans Au-dessus du carrelage de givre, le New-yorkais Louis Goldford (Université de Columbia) s’intéresse aux relations de la poésie et de la musique à travers un texte écrit pour lui par la poétesse russe Katia Bouchoueva. Il est question d’un rêve dont l’électronique très foisonnante, associée à la vidéo, tente de traduire le flux onirique. Moins convaincante est la partie vocale, entre lyrisme, voix parlée et déclamation, bien défendue cependant par le ténor Benjamin Athanase. Avec Technotope, le Français explore les relations organiques entre le son de l’instrument (le saxophone baryton de Nicolas Arsenijevic) et la partie électronique. La performance bien conduite se joue en temps réel, procédant à l’embrasement progressif de l’espace jusqu’à ce que les sons synthétiques fonctionnent en autonomie. Le flux de slaps énergétiques et ses effets de rebonds spatialisés constituent une coda de toute beauté. Le Chinois Jialin Liu a l’idée de construire, avec un programme de synthèse ad hoc, une tour virtuelle, dédiant sa pièce, shh… you’re in the tower I built you, à… la flèche de Notre-Dame de Paris : un travail ambitieux sur la dimension verticale du son et ses mouvements giratoires dans l’espace, à la faveur de quatre micros cernant l’espace de jeu de l’instrumentiste. C’est l’univers des micro-intervalles et la notion de tempérament qui guident les recherches de l’Allemand Konstantin Heuer dans unbound explorations. Aussi a-t-il choisi la viole de gambe dont il peut librement modifier la position des frètes. Mais on ne perçoit pas véritablement le lien qui s’établit entre l’instrument (Sumiko Hara), la danse (Matéo Lagière) et l’électronique.

Plus cohérent est le projet du Canadien William Kuo dans fascia pour clarinette et électronique. Le plateau, avec effets de lumière et machine à fumée, accueille un certain nombre d’accessoires : une caisse claire qui doit résonner par sympathie, un tuyau flexible dont jouera l’interprète, et d’autres « boîtes noires » où la clarinettiste tout terrain () met en résonance un mégaphone. La fusion des sources acoustiques avec la partie électronique façonne une matière bruitée voire saturée, dont le flux varie constamment ses couleurs et ses composantes.

Avec Trame, le Chilien Sergio Núňez Meneses valide son master de la Haute École de Genève avec laquelle l’Ircam a passé une convention. C’est la raison pour laquelle la pièce est conçue pour petit ensemble et électronique (trombone, William Thébaudeau-Müller, violoncelle, Ugo Reser, et deux percussions, Nikolay Ivanov et Till Lingenberg). Sondant lui aussi les rapports entre poésie et musique (une thématique développée cette année par l’Ircam avec le séminaire de Laure Gautier), Núňez Meneses choisit un texte de la poétesse Irène Gayraud dont il fait entendre la voix à travers les haut-parleurs, traitée et métamorphosée par l’électronique. Est confié aux instrumentistes le rôle d’en répercuter les intonations et les inflexions via un théâtre de sons spatialisés d’une belle vitalité. Pour manipuler les mots (une petite vingtaine), le Français a recours au logiciel de suivi de partition Antescofo. Dans Rapides diaprés pour soprano et électronique, la voix de Marie Soubestre est donc traitée en temps réel et réinjectée dans les haut-parleurs, engendrant une polyphonie flottante où la dimension sémantique s’efface au profit de couleurs et de strates rythmiques qui se superposent. Tout aussi poétique et attachant, le projet de l’Américain William Dougherty est d’écrire une série d’œuvres permettant de dialoguer avec les sons de la technologie primitive d’enregistrement : une manière de questionner la préservation des œuvres d’aujourd’hui au regard de l’évolution de la technologie. Smoke-blackened paper pour contrebasse et électronique fait revivre la mécanique du phonautographe en restituant l’univers bruité de la machine, qui ne va pas sans une certaine sensualité du flux. L’électronique fusionne ici avec la contrebasse de Sulivan Loiseau, dans un espace sensible et une belle facture. Au côté de son partenaire Rémy Ruber, l’Argentin Francesco Uberto est au centre du plateau, compositeur et performer dans Nirvana, sa pièce pour guitare électrique et laptop (ordinateur portable) : « j’ai l’ambition d’être là, au cœur de l’action, dans ce lieu précis, unique, qui est mon nirvana », déclare le jeune compositeur. Le matériau sonore relève de l’intermodulation, entre larsens et fréquences à haute tension. Le travail très fin du guitariste avec ses pédales d’effets en dernière partie est certainement le moment le plus captivant de la pièce.

Il n’y a pas d’instrumentiste sur scène dans la dernière œuvre de la soirée, Ça va bien avec comment tu vis, dont on aime le titre farceur. Le Bernois Mathieu Corajod convoque deux danseurs performeurs et une partie électronique de sons fixés pour une sorte de théâtre musical. Entre pièce radiophonique et tissu électroacoustique, la bande-son fait entendre une scène dialoguée de Dominique Quélen. Elle contrepointe « l’entre-deux-chaises » des performeurs – épatants Pierre Lison et – qui évoluent face à face. Les tapis sous leurs pieds sont équipés de capteurs, donnant à certains de leurs gestes une dimension sonore. Les positions qu’ils adoptent sont celles du quotidien dont ils tirent subtilement parti, suggérant parfois des profils sculpturaux. Chaque entité trouve son espace dans ce montage irrésistible, où l’humour infiltre la poésie, et réciproquement.

Crédits photographiques : © Ircam