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Passionnants trios à clavier « polonais » par les Wajnberg

Le trio à clavier Wajnberg, propose un premier disque consacré à trois compositeurs polonais juifs contraints, à des titres divers, à la fuite puis à l’exil devant la barbarie nazie.

Voici trois ans, trois chambristes polonais aguerris ont uni leurs talents sous le patronyme du compositeur juif né polonais Mieczysław Weinberg, pour un premier concert organisé dans le cadre du vingtième festival Tansman de Lodz. Leur premier disque regroupe logiquement outre le trio de leur compositeur-insigne, deux premières mondiales avec celui signé Tansman en 1938, et le plus récent opus 6 (1978) du génial pianiste compositeur, hélas trop tôt disparu, .

Depuis maintenant une bonne dizaine d’années, l’Occident découvre enfin l’étendue et la portée de l’œuvre de (Wajnberg selon son orthographe polonaise). Le tout jeune compositeur juif fuit sa Pologne natale devant l’avancée de l’armée du troisième Reich en 1939, en trouvant refuge en URSS. Toute sa famille périt dans les camps d’extermination nazis. Rapidement repéré par Dimitri Chostakovitch, il se lia d’amitié avec son aîné russe, et les deux compères échangèrent souvent leurs partitions avant création et s’influencèrent mutuellement. Le Trio op. 24 du Polonais (1945) semble poindre et son flux musical naître en son prélude et aria initial là où l’op. 67 (1944) de son ami russe s’éteignait au terme de son glaçant final. Au-delà d’une exorde faussement triomphante s’amorce un parcours psychologique tendu et contrarié. Une toccata mécanique et obsédante. Un poème adagio – sommet de la partition – bouleversant par son aura fantomatique tragique et désolée. Après l’infernale course à l’abîme d’une fugue hagarde, un allegro moderato mixe les divers éléments thématiques dans un terrifiant maëlström et les résolvent en un désespérant silence. Le joue les cartes d’une virtuosité extravertie et d’un expressionnisme exacerbé, au risque de brusquer l’auditeur. La beauté du son devient parfois accessoire, la sonorité des cordes râpeuse, l’intonation çà et là un peu malmenée (le violon dans le prélude et aria augural à partir de 0:50) l’ambitus dynamique du clavier poussé dans ses derniers retranchements (toccata et surtout poème). Cette version dynamite le discours pour retrouver l’essence même de l’œuvre, celui d’un cri de révolte et de douleur, et en pulvérise à bon escient les références néo-baroques pour se centrer sur ses affects ; même si elle n’est pas toujours irréprochable ou techniquement parfaite, elle se place loin devant ses concurrentes récentes (Nemtsov- Sitkovetsky- Geringas, prestigieuse sur le papier mais timide dans les intentions – Hännsler- , Genusias- Pritchin- Buzlov – Melodyia- ou Blumina-Blacher- Moser – CPO -, toutes deux timorées ou indécises dans l’ampleur du geste musical) et constitue une référence pour cette œuvre que l’on ne pensait pas aussi puissante, eu égard au gigantesque Quintette à clavier op. 18, de peu antérieur, du même compositeur.

émigra en France dès 1919 : il y fonda avec Martinů, Harsanyi ou encore Tcherepnine un mouvement esthétique indépendant, l’école de Paris, avant de gagner Nice en 1941 devant l’avancée nazie et de là rejoindre les États-Unis jusqu’à la fin du conflit. Son Trio également en quatre mouvements, d’obédience plutôt néo-classique assez assagie au regard de ses premières œuvres plus iconoclastes des années vingt, juxtapose deux démarches antinomiques, l’une plutôt néo-baroque et distanciée innervant les mouvements impairs, l’autre relevant d’une motorik quasi bartokienne durant les deuxième et quatrième temps. L’on songe dans la même démarche aux Cinq pièces brèves pour la même formation de 1930 de Bohuslav Martinů, même si pointe ici une certaine angoisse liée au contexte historique, voire à la mort récente de Ravel, mentor du compositeur polonais. Cette belle et ambiguë partition, aux abords plus amènes voire souriants, inédite au disque bénéficie d’une approche à la fois « objective » et physiquement engagée de la part des interprètes. On aurait aimé ponctuellement plus d’élégance (surtout dans le registre aigu) de la part du violoniste Szymon Krszeszowiec. Mais le piano racé, alerte agile et finement coloré de Piotr Salajsczyk et l’élégance du violoncelliste Arkadiusz Dobrowki n’appellent que des éloges !

put miraculeusement s’échapper, enfant, sous de faux papiers d’identité (il en a déduit son nom d’artiste) du ghetto de Varsovie en 1942. Au concours international Reine Élisabeth de Bruxelles de 1956 (l’année des Ashkenazy, Browning, Ousset, Berman ou Vasary), il remporta un prestigieux troisième prix. Dans la foulée il grava quelques galettes justement mythiques pour la RCA, récemment rééditées. Installé à Londres, il se passionna également pour la composition avant de disparaître prématurément en 1982. Son Trio notturno op. 6, dans un langage résolument moderne placé dans la descendance néo-romantique d’un Alban Berg mâtinée de la fièvre lyrique d’un Szymanowski, propose deux mouvements en miroir : le premier d’allure rhapsodique malgré sa rigoureuse forme-sonate, oppose les deux cordes au clavier, l’autre est d’avantage polarisé sur le piano dans son initiative du dialogue, plus narratif avec ce climax central et cette passacaille finale enchaînée à l’atmosphère raréfiée. Le trio Wajnberg donne d’emblée une version de référence de cette page aussi énigmatique que poétique, tant par la maîtrise des effets et des couleurs que par l’atmosphère suffocante de ses évocations nocturnes : voici une ponctuation splendide à ce disque original et dans l’ensemble très réussi.