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Dialogues insolites aux Carmélites à Toulouse

Forte de deux premières saisons fort réussies, la série de concerts Musique en dialogue aux Carmélites offre de nouvelles rencontres entre musique et littérature aussi insolites que poétiques dans cette chapelle baroque que l’on nomme la Sixtine toulousaine.

L’hispanité, tant en Espagne qu’en Argentine est au centre du rendez-vous du mois de juin avec la pianiste , la violoncelliste et la récitante , en partenariat avec l’Institut Cervantès de Toulouse. Elles nous offrent une plongée poétique, parfois mystique dans ce concept intraduisible, le duende. « C’est le pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucune philosophe n’explique », cite d’emblée la récitante, qui a rapidement recours à une conférence de Federico García Lorca prononcée à Buenos Aires et Montevideo en 1933 et 1934 : « Pour chercher le duende, il n’existe ni carte, ni ascèse. On sait seulement qu’il brûle le sang comme une pommade d’éclats de verre, qui épuise, qu’il rejette toute la douce géométrie apprise, qu’il brise les styles, qu’il s’appuie sur la douleur humaine, qu’il n’a pas de consolidation ». Il y a cette intime proximité avec la douleur et la mort sachant, toujours selon Lorca « qu’un mort en Espagne est plus vivant qu’un mort partout ailleurs ».

Les propos de Lorca sont illustrés musicalement par Requierbos de , violoncelliste et compositeur catalan, qui fut élève de Pablo Casals, mais aussi de Ravel et Falla. Le son puissant de l’imposant violoncelle d’ remplit immédiatement l’espace. Dans la Suite populaire espagnole de Falla, une version instrumentale du composteur de sept chansons initialement écrites pour voix et piano, le piano de offre au violoncelle un accompagnement idéal. Afin de mieux saisir cette notion mystérieuse aux non hispaniques, les textes de Lorca ponctuent et éclairent les pièces de Falla, de la douce berceuse Nana à la lumineuse Jota, en passant par la fière Canción, la virulence contenue de Polo et la nostalgie d’Asturiana. Le parcours dans la péninsule s’achève naturellement par la fameuse Danse du feu extrait du ballet l’Amour sorcier où les deux interprètes déploient joyeusement leur brillante énergie.

De l’autre côté de l’océan, on découvre l’univers trouble du tango aux accents de la musique d’Astor Piazzolla et de ses chantres littéraires. Carmen Martínez-Pierret ouvre cette séquence avec une pièce pour piano seul Milonga del Ángel en écho aux paroles de José Luis Borges « Les danseurs de tango dansent pour que soient oubliées la mort et leurs autres peines. Ils mériteraient de danser dans les patios du ciel ». L’évocation de Carlos Gardel résonne naturellement avec le célèbre Gran tango, alors qu’Eugenio Mandrini introduit les pièces tout aussi connues Libertango et Michelangelo 70.

Avec passion, fougue et maestria, les trois protagonistes emmènent le public sur ces terres où l’âme et l’esprit s’expriment à travers le corps. Elles concluent par une sorte de mélodrame, La Bicicleta Bianca où la musique de Piazzolla se superpose au poème d’Horacio Ferrer.

Souvenirs d’enfance, du pays perdu et retrouvé

Toujours dans l’idée du voyage, c’est un tout autre univers que visitent le 7 juillet la soprano , la violoncelliste et le guitariste Sébastien Llinares.

À partir de leurs souvenirs de chansons et berceuses d’enfance, les trois artistes plongent au cœur de leurs origines familiales pour rassembler des mélodie venues de Pologne, de Corse, de Catalogne, d’Occitanie, du Pays Basque, mais aussi des airs kabyles, suédois, argentins ou de vieux timbres issus de la mémoire médiévale.

Dès les premières secondes, au chant comme en parole, la voix envoutante d’, superbement soutenue par les cordes frottées et pincées, nous emporte dans un univers parallèle fait de songes, de nostalgie et de rencontres à la façon du Petit Prince vers lequel dérivent nos pensées. Son art affirmé de diseuse, la clarté de sa diction chantée, nous captivent sans aucune lassitude dans ces chants aux tempi plutôt lents. De belles séquences instrumentales apportent une respiration dans ce programme intelligemment composé, comme une Fantaisie pour guitare solo d’, l’un des premiers compositeurs espagnols à publier des œuvres pour guitare au XVIᵉ siècle, sous les doigts de Sébastien Llinares au jeu très articulé et limpide. Plus loin, on apprécie également le prélude de la Suite n° 2 en ré mineur de Bach, une musique éternelle que Maïtane Sébastian fait résonner de façon spirituelle.

Plus grave ou mélancolique,  la deuxième partie évoquant l’exil commence par un Stänchen de Schubert de toute beauté, poursuivant par la célèbre déploration de Dowland Flow my tears, puis par deux mélodies polonaises de Chopin à l’époque où la Pologne partagée entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, n’existait plus que dans le cœur de ses citoyens. L’esprit national survivait toutefois à travers ses auteurs, ses poètes et ses musiciens. Deux attachantes mélodies espagnoles de Rodrigo précèdent un étonnant Caprice arabe de à la guitare solo, qui se souvient de la mythique période arabo-andalouse.

Enfin Orianne Moretti clôt le voyage par une mélodie turque a cappella évoquant un jour de marché, puis Sicilia mia, cette complainte sur le regret du pays perdu. Répondant à l’enthousiasme du public, les trois musiciens le gratifient d’une mélodie corse d’ sur un poème de Casanova évoquant la mémoire du pays parfumé et aimé.

Crédits photographiques : © Jean-Jacques Ader