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Yuli, ou l’incroyable destin de Carlos Acosta

Fondé sur l’autobiographie de No Way Home, le film d’Icíar Bollaín, Yuli, raconte le destin passionnant du danseur étoile cubain depuis les rues de La Havane jusqu’aux plus grandes scènes internationales. Cri d’amour pour Cuba, hymne au père, le film donne une leçon de courage et de dignité.

L’aura de , qui joue son propre rôle adulte, crève l’écran. Son visage noble, son port de tête, son allure fière, sa passion et son charisme transpirent de chacun de ses gestes. L’impressionnante carrière internationale du danseur est bien connue. Invité comme Premier danseur à l’, Principal au Houston Ballet, membre permanent et Guest artist du , invité d’honneur des plus grandes compagnies internationales – American Ballet, Opéra de Paris, Bolchoï – il reçoit les plus prestigieuses distinctions honorifiques.
Ce que l’on connaît moins, et qui constitue l’intérêt majeur du film, ce sont les sacrifices, les déchirements, les blessures qui ont été nécessaires pour atteindre ces sommets.

C’est à travers la création d’un ballet autobiographique – Yuli, surnom donné par son père à Carlos Acosta – que le film raconte l’histoire du danseur. Cette création amène Carlos Acosta à se replonger dans ses souvenirs, racontés par l’intermédiaire de flash back.
Carlos Acosta enfant est joué par Edilson Manuel Olbera, jeune garçon talentueux et stupéfiant de naturel. L’enfance de Carlos Acosta se déroule dans un quartier pauvre de La Havane, Los Pinos. Il naît en 1973 d’un père d’origine africaine et d’une mère d’origine espagnole, dans une famille de onze enfants. Dans le film, le cadre familial est resserré autour de deux sœurs de Carlos, l’une blanche et l’autre noire. Le film illustre la différence de traitement qui peut être réservée à deux enfants d’une même famille, en raison de leur couleur de peau. Arrière-petit-fils d’esclave par son père, Carlos n’échappe pas à la mémoire de l’esclavage, transmise par son père.

Le jeune garçon, indiscipliné et turbulent, s’adonne aux battle de hip-hop et évolue dans un univers très éloigné de la danse classique. C’est son père Pedro, camionneur de profession, homme autoritaire et dur, qui décide que son fils sera danseur. Il tient chevillée au corps la conviction que son Yuli est né pour avoir une destinée exceptionnelle, et venger sa famille, et plus largement le peuple cubain, de la misère et des humiliations subies.
Pedro emmène Yuli à l’école du , où le potentiel de l’enfant est immédiatement détecté. Mais le garçon n’a pas envie de devenir danseur classique. Il préfère devenir footballeur. L’apprentissage se fait sous la contrainte, au milieu des moqueries des camarades du quartier. Se plier à la discipline de la danse classique est une souffrance pour le jeune Yuli, qui refuse de porter le fardeau des aspirations paternelles sur ses épaules. Mais la volonté de son père est plus forte que la sienne. Après avoir été renvoyé pour indiscipline, Yuli est envoyé dans un internat en province et séparé de sa famille. Cette blessure et le sentiment de solitude resteront profondément imprimés en lui.

Le déclic se produit à un spectacle de l’école où il admire les sauts du danseur dans Le Corsaire. Le talent du jeune homme lui ouvre les portes de la réussite. Il remporte le à 16 ans, puis un contrat de Principal lui est proposé par l’ à 18 ans. Mais une fois encore, le jeune homme y va à reculons. Quitter Cuba et sa famille est une nouvelle souffrance. Si une carrière de soliste prometteuse lui ouvre les bras, Yuli n’oubliera jamais son pays et les siens.
A la suite d’une blessure, il rentre à Cuba où il est confronté à la misère du peuple cubain et au sentiment d’être devenu un étranger parmi les siens. A nouveau la tentation de tout arrêter est forte. Ce sera sa professeure de danse, qui l’a soutenu depuis son enfance, qui le remettra en selle. Les portes du Houston Ballet lui sont ouvertes. Puis ce sera Londres, à nouveau, au . Puis les tournées internationales.


Le couronnement de cette carrière pour Yuli, c’est la fierté qu’il lit dans les yeux de son père, gagnée au prix de tant de sacrifices. De cette relation conflictuelle, de cette intransigeance dans laquelle se cache un amour profond pour son fils, est né un artiste, qui a su exploiter ses failles et ses souffrances pour communiquer de l’émotion sur scène. Les extraits de vidéo – que ce soit celle du ou de Roméo et Juliette – montrent un artiste profondément engagé dans son art, où le sentiment d’urgence domine.

La trame du film comporte certes quelques clichés : la revanche d’un petit garçon noir, descendant d’esclaves et issu d’un milieu pauvre, qui est devenu un symbole de réussite pour sa famille mais plus largement pour son pays ; le don artistique qui est aussi une malédiction pour celui qui le porte ; un destin individuel exceptionnel érigé en modèle pour en faire un message d’espoir. Carlos Acosta construit sa propre légende.

Il faut néanmoins saluer la beauté des images de Cuba, le regard porté sur le contexte politique et l’hommage rendu à l’incroyable école de danse cubaine, qui a fait émerger tant de danseurs d’exception. Le film est porté par un excellent trio d’acteurs, formé par Santiago Alfonso, Keyvin Martínez et Edilson Manuel Olbera. L’interprétation de Santiago Alfonso dans le rôle complexe du père de Carlos est magistrale ; il parvient à rendre le personnage à la fois détestable, attendrissant et profondément humain. Enfin, le film donne le plaisir de voir les magnifiques danseurs de la compagnie créée par Carlos Acosta, l’Acosta Danza. Carlos Acosta a réussi son projet de vie : de retour à Cuba, où il est vénéré, il a fondé une compagnie qui permet à des jeunes danseurs cubains talentueux de s’en sortir. La boucle est bouclée.