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À Vevey, les vignerons à la fête

Depuis 1797, chaque vingtaine d’années, la Confrérie des Vignerons salue le mérite d’un de ses membres dans une cérémonie solennelle qui prélude à une fête joyeuse et grandiose de toute la profession. Alors, une fois par génération, la Fête des Vignerons devient un événement national.

Cette fête est l’occasion d’une série de manifestations colorées envahissant la petite ville lémanique de Vevey. Une fête qui se déroule traditionnellement sur la place du Marché jusqu’alors entourée de gradins avec pour toile de fond le décor naturel du lac et des Dents du Midi. Pour cette édition on a érigé une arène fermée avec une capacité de vingt mille spectateurs. Depuis toujours, ces fêtes imposantes et démesurées s’impriment dans la mémoire des gens qui sont impatients d’assister « à la prochaine », poussant les organisateurs vers une inflation de la qualité des spectacles. Si en 1977, le budget de la fête et ses quatorze représentations se montait à 20 millions de francs suisses, les vingt spectacles de l’édition 1999 coûtèrent près de 50 millions de francs. Cette année le budget de la fête est le double de celui de la production précédente. Avec ses six mille trois cents acteurs, figurants et choristes, pour une majeure partie artistes bénévoles de la région, la Fête des Vignerons est l’image d’un formidable élan de toute une région pour accueillir chaque soir plus de spectateurs qu’on compte d’habitants dans la ville.

Ce spectacle de la Fête des Vignerons n’est pas un opéra, ni une comédie musicale, ni un spectacle de danse, ni du cirque mais il est tout cela à la fois. Rapidement on est impressionné par le formidable travail de conception et de mise en scène du tessinois qui travaille à l’élaboration de cette manifestation depuis plus de trois ans. Vingt tableaux illustrent le temps qui passe avec l’interrogation d’une enfant, la petite Julie, et les saisons de la vie avec son grand-père, avec comme fil rouge, la vigne et ses étapes d’une vendange à l’autre. Devant l’immensité du spectacle, on ne peut faire fi de chiffres. Pendant près de trois heures, sans aucun temps mort, défilent des images souvent superbes de masses de gens se déplaçant en un fabuleux ballet sur un plancher LED de quelque huit cents mètres carrés. Un décor mouvant aux motifs et couleurs en harmonie avec les scènes tantôt majestueuses, tantôt endiablées rythmées par l’enthousiasme des protagonistes, la célérité des techniciens costumés en étourneaux qui envahissent en nuées le plateau pour le débarrasser des accessoires. La scène est vidée de ses précédents acteurs que déjà apparaissent les nouveaux venus. Les costumes sont un ravissement de couleurs et d’inventivité. Tous pareils, mais tous différents. Ainsi, ces dizaines de sauterelles sont toutes d’un même vert éclatant mais il n’est pas deux de ces insectes dont les pattes soient identiques à un autre.

Sur les côtés de la scène, des escaliers majestueux reçoivent les choristes, costumés eux aussi, dirigés par quatre chefs de chœur. Une mise en place si précise qu’on ne perçoit (sauf en une brève occasion) aucun décalage entre eux malgré l’énorme distance qui sépare les ensembles. Bien sûr, avec de telles masses chorales, la mélodie supplante la diction et on n’apprécie les mots de la langue que lorsque ceux-ci sont parlés (dans une construction malheureusement éloignée du langage commun rendant le discours souvent ampoulé) ou chanté par quelques solistes (dont le trac de cette première soirée publique les met parfois en délicatesse avec le diapason.)

La tradition du spectacle de la Fête des Vignerons veut qu’on s’éloigne parfois de la vigne, comme avec la très belle mélodie du Petit Chevrier introduite par le compositeur Gustave Doret (1866-1943) lors de l’édition de la fête de 1927 et conservée jusqu’à nos jours superbement chantée par la fraicheur d’un très beau chœur d’enfants. C’est aussi le cas du Ranz des Vaches, cette mélodie gruyérienne datant du début du XVIIIᵉ siècle qui, ici, est chantée par onze armaillis après une impressionnante démonstration de quelque trente-quatre joueurs de cor des Alpes.

Et la musique dans tout ça ? La compositrice Maria Bonzanigo offre des images musicales extrêmement variées suivant l’esprit des tableaux. Si on apprécie particulièrement la solennité qui accompagne l’impeccable défilé des Cent Suisses, autre image de la tradition issue de Fête des Vendanges passée, ou la musique qui illustre avec majestuosité l’instant du couronnement des vignerons, on peine parfois à entrer dans ses musiques plus contemporaines, plus syncopées, aux harmonies plus osées. Avec , un des trois compositeurs, son « autre » métier de batteur le pousse avec bonheur dans une composition initiale dont la prédominance de percussions donne dès les premiers instant du spectacle un rythme d’une grande force évocatrice, sigle de l’irrésistible tempo énergisant de tout ce spectacle.

Après cette formidable signature scénique et la conception originale de ce spectacle, laisse bien augurer de la production de Einstein on the beach de Philip Glass, spectacle d’ouverture de la prochaine saison du Grand Théâtre de Genève dont il sera le metteur en scène.

Crédits photographiques : Libellule et les Trois Docteurs – Samuel Rubio © Fête des Vignerons, Couronnement (répétition) – Jean-Claude Durgniat © Fête des Vignerons