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Au Verbier Festival, Valery Gergiev complice de Chostakovitch

Pour le concert d’ouverture de cette 26ᵉ édition, le chef et directeur musical s’ingénie à porter le vers des limites d’interprétation digne des plus fameuses phalanges orchestrales européennes.

Dans le Concerto pour violon et orchestre n° 2 de Béla Bartòk, l’intimisme de cette partition délaisse le spectaculaire pour la dentelle. La construction extrêmement subtile de cette musique n’offre guère de place à l’expansion musicale. Réglée dans ses moindres détails, la partition du compositeur demande une précision diabolique des interventions de chaque pupitre. (qui semble avoir troqué son habituelle baguette « cure-dent » contre une plus imposante « broche de barbecue ») se penche constamment vers ses musiciens pour leur donner les indications les plus précises possibles afin que la broderie musicale ne s’emballe pas, que chacun reste dans le moule de l’écriture. On sent le chef extrêmement concentré, mesurant ses gestes avec minutie, comme s’il montait un délicat mécanisme horloger. Portant fréquemment sa main à son menton, comme s’il réfléchissait à une autre manière d’interpréter, il retourne bientôt à son intense concentration. Devant lui, les musiciens lui prêtent une attention de chaque instant comme s’ils craignaient qu’un faux pas ne fasse se renverser toute cette architecture musicale. Faussement étranger à l’orchestre, le violoniste Kristóf Baráti arpège à une vélocité impressionnante les traits de son solo. Durant le premier mouvement, il consulte du coin de l’œil sa partition. Une attitude qu’il abandonne dans les deux derniers mouvements, laissant son très beau violon s’épancher dans le Largo avant de reprendre ses fantastiques pyrotechnies. Très applaudi, Kristóf Baráti offre un magnifique bis (Obsession, premier mouvement de la Sonate pour violon seul d’Eugène Ysaÿe) où l’on peut apprécier le soin que le soliste apporte à la sonorité de son instrument pour en favoriser la clarté d’émission.

Dès les premières mesures de la Symphonie n° 5 de , Valery Gergiev s’implique dans une complicité extraordinaire avec un compositeur dont il ressent l’entier des sentiments. Le langage corporel du chef ne laisse aucun doute sur son implication à porter l’œuvre aux limites de l’émotion. Quand, d’un geste bref et précis, il repousse de sa main gauche une mèche de cheveux lui gênant le front, on sait qu’il va se passer quelque chose. Et ça ne manque pas. Toujours concentré, dirigeant sans partition, les yeux souvent clos, il dicte ses intentions d’une main se levant soudainement au-dessus de sa tête, alors que le tremblement rapide de son autre main calme les ardeurs des violons. Il est si complice de cette musique qu’il suffit de voir ses gestes pour qu’immédiatement on entende la réponse de l’orchestre. La main, le doigt, le bras, tout le corps du chef concourt aux couleurs et aux modulations de la musique qu’il veut nous faire partager. Valery Gergiev instaure une tension continuelle, poussant l’orchestre jusqu’à l’extrême, jusqu’au malaise heureux. Il fait de cette musique forte, intense et généreuse un instant de communion incroyable. On retient son souffle de peur de déranger l’ordre des choses, des notes, des couleurs. On vit l’instant musical avec intensité et on admire la rigueur avec laquelle les pupitres répondent aux désirs de leur chef. Les alternances de forte et de pianissimo s’enchaînent avec un soin, une musicalité extraordinaires. Dans le largo du troisième mouvement, on reste admiratif par la qualité et l’intensité des violons susurrant d’impalpables pianissimi avec une maîtrise digne des meilleurs orchestres. Un moment suspendu. Comme ce doux solo du hautbois, de la flûte et de la clarinette faisant jaillir des images de l’immensité de la campagne, de la steppe, d’un horizon s’ouvrant sur un ciel gris d’une beauté triste. Et ces violons, magnifiques, sublimes. Mais bientôt l’Allegro ma non troppo de l’ultime mouvement développe sa puissance et sa grandeur. Valery Gergiev toujours extrêmement présent s’ingénie à colorer cette musique en profitant de la grande ductilité de son orchestre. Il le porte jusqu’au flamboyant final dont l’intensité poignante soulève une immense clameur du public, bouleversé par cette magnifique interprétation.

Crédits photographiques : © Alexander Shapunov