ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Expressions lyriques aux Musicales des Coteaux de Gimone

Depuis une quinzaine d’années, Les Musicales des Coteaux de Gimone irriguent de musique de chambre les vallons peu peuplés de l’Astarac au sud du Gers autour de l’abbaye cistercienne de Boulaur et de l’étonnante abbatiale fortifiée de Simorre, mais aussi dans des villages d’à peine une centaine d’habitants.

Le thème de cette édition était « L’expression du lyrique », abordé avec deux concerts vocaux, mais aussi avec le grand chef-d’œuvre du romantisme et de la musique de chambre qu’est le Quintette avec piano n° 2 op. 81 de Dvořák. Les tchèques du Quatuor Zemlinski y établissent leurs quartiers de début d’été depuis 2013 et ils nourrissent une belle amitié avec le pianiste , également directeur artistique du festival. Il était tout naturel qu’ils y ouvrent ensemble les célébrations de leur vingt-cinquième anniversaire.

Chants de la nuit

Dans la petite église de Saint-Élix d’Astarac, a composé un programme de chants nocturnes. Il s’est adjoint pour trois pièces la complicité de , contrebassiste à l’Orchestre symphonique de Bretagne. C’est dans une transcription pour contrebasse et piano qu’ils entonnent le Requiebrós de , cet élève de Casals pour le violoncelle et de Ravel et De Falla pour la composition. Signifiant « compliments », cette pièce composée en 1931 porte son caractère hispanique. montre brillamment que la contrebasse sait être mélodique et ne se contente pas que de la rythmique.

On connaît bien les affinités de François Dumont avec Ravel, en témoigne son superbe enregistrement de son œuvre pianistique injustement passé inaperçu en 2012. Très lente comme il convient et selon la volonté du compositeur, sa Pavane pour une infante défunte est comme suspendue dans le temps. Dans trois Nocturnes de Chopin (op. posthume en ut dièse mineur, op. 9 n° 1 et 2, op. 48 n° 1), François Dumont démontre qu’il connaît son Chopin par le cœur et possède parfaitement ces pièces qu’il restitue avec beaucoup de présence et de subtilité. Il suffit de se référer à son enregistrement de 2017 (Aevea) pour constater sa parfaite compréhension de ses petits bijoux qu’il transcende au concert. De même, il rend justice de façon vigoureuse à la Barcarolle en fa dièse majeur op. 60, d’une structure analogue aux Nocturnes, mais d’une autre dimension avec des audaces harmoniques d’une grande modernité dans un climat lumineux.

C’est dans la version originale pour piano et voix que la soprano interprète le cycle de six mélodies Nuits d’été que Berlioz composa sur des poèmes de Théophile Gautier. Elle en offre une vision claire et expressive où la clarté de Vilanelle précède un Spectre de la rose touchant. On apprécie de belles nuances dans Sur les lagunes et le ton dramatique superbe de la plainte lancinante d’Absence, ainsi que l’irréalité nocturne et mystérieuse de Au cimetière. Surmontant son petit accent irlandais, la chanteuse développe une diction fine, tandis que François Dumont est un accompagnateur attentionné.

La fête des Zemlinsky

Deux jours plus tard à Villefranche d’Astarac, le entame les festivités de son vingt-cinquième anniversaire avec un programme somptueux. Le Quartettsatz de Schubert, qui ouvre le concert, fut la première pièce qu’ils jouèrent en public en 1994, alors qu’élèves des célèbres Pražák, ils s’appelaient initialement le Penguin Quartett. Ce mouvement de quatuor en ut mineur est le premier mouvement d’un quatuor inachevé comme la plupart des œuvres de Schubert lors de la sombre année 1820. Sa grande liberté de composition en fait une œuvre à part entière et il peut être considéré comme un étendard du romantisme par son ton tragique. Les Zemlinsky y sont chez eux avec souplesse et grand naturel.

Ils sont tout aussi à leur affaire avec le monumental Quatuor n° 10 en mi bémol majeur op. 74 dit « Les Harpes » de Beethoven, avec ses notes suspendues et ses pizzicati dans le premier mouvement Poco adagio et un finale à variations. Cette œuvre moins audacieuse que les quatuors Razoumovsky qui le précèdent, offre une sorte d’introspection avec de la douceur, de la douleur et de la ferveur. Comme toujours avec les Zemlinsky, on note une belle osmose entre les musiciens et une écoute parfaite, presque ludique dans la circulation des thèmes. Emporté par la fougue de certains traits, le deuxième violon marque parfois le tempo en frappant du pied, mais ils respirent un bonheur total à jouer ensemble.

Pour achever ce concert anniversaire, ils ont choisi une de leur œuvre fétiche, le Quintette avec piano n° 2 op. 81 de Dvořák avec François Dumont. Ils se montrent brillants, enlevés et vigoureux dans l’Allegro initial de forme sonate, puis se délectent dans la Dumka de l’Andante con moto avant de se lâcher joyeusement dans le Scherzo noté Furiant et de conclure avec allégresse par un Finale Allegro en forme de polka légère et rapide s’achevant sur une brillante coda.

Musique sacrée chez les sœurs de Boulaur

C’est à l’abbaye cistercienne de Boulaur que le festival s’achève autour du Salve Regina, cette ultime prière du soir dans la liturgie monastique des heures selon un texte d’Adhémar de Monteil, évêque du Puy à la fin du XIᵉ siècle et de saint Bernard lui-même. Au-delà du mode grégorien originel, ce texte n’a cessé d’être mis en musique au cours des siècles suivants, particulièrement à la période baroque,  mais aussi aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, jusqu’à aujourd’hui. Pour la deuxième fois, le chœur des moniales participe au concert avec des hymnes et antiennes cisterciennes mariales bien connues qu’elles chantent régulièrement lors de leurs offices quotidiens. Impressionnées de chanter à côté de musiciens professionnels, elles montrent beaucoup de justesse selon une ferveur et un engagement total.

Augmentés de la contrebasse de Frédéric Alcaraz et de l’orgue positif de , le accompagne dans les motets baroques ponctués des hymnes cisterciennes et de quelques extraits des suites de à l’orgue de tribune par . Par delà les siècles et les styles musicaux, le programme finement composé unit la liturgie et des motets de compositeurs catholiques, réformés, luthériens dans une même louange mariale. Dans ces pièces baroques et romantiques, Helen  Kearns développe un timbre clair, une belle projection vocale et une appréciable intelligibilité du texte. Le touchant Evening hymn de Purcell s’achève sur un serein Alléluia développé, lorsque le Salve Regina de Hændel se fond avec aisance dans les ors des palais apostoliques romains. Celui de Schubert pour soprano exprime une humble et fervente supplique, tandis que celui de Mendelssohn ne se démarque guère du choral luthérien.

Helen Kearns conclue ce beau moment de musique sacrée par le célèbre Salve Regina en ut mineur de Pergolèse, dont la proximité de style et de temps (1735-1736), dispute au fameux Stabat Mater la palme de dernière œuvre du jeune napolitain. Délicatement accompagnée par le quintette de cordes et l’orgue positif, Helen Kearns traduit parfaitement la ferveur de cette invocation en restituant l’aspect dramatique des versets les plus prenants : « Ad te clamamus… gementes et flentes in hac lacrimarum valle » (« Nous crions vers toi… gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes »). Elle rayonne gracieusement dans ce programme généreux, qui sollicite beaucoup sa voix.

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert