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À La Romieu, le voyage de Musique en Chemin

La 9e édition du festival Musique en Chemin, installé depuis plusieurs années dans l’ancienne sauveté de La Romieu, entre Ténarèze et Lomagne, n’a pas failli à sa réputation d’exigence dans des répertoires complexes et à découvrir, selon un esprit de partage et de grande convivialité.


Fondateur de et du festival Musique en Chemin avec la soprano Nadia Lavoyer, le contre-ténor a également créé le en forme d’atelier, pour amateurs éclairés afin d’explorer les polyphonies de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance.

L’art complexe et continu de la polyphonie

C’est avec cette configuration élargie qu’ouvrait le festival avec un programme ambitieux et dense consacré aux polyphonies de la Renaissance et début XVII siècle, assortie de deux créations contemporaines. Comme aime à le faire dans ses programmes et ses enregistrements, les pièces commandées par le festival Radio France Occitanie Montpellier à et pour , constituent une sorte de respiration dans l’univers franco-flamand élargi à quelques compositeurs de l’Europe du nord comme , Jacobus Gallus ou .

Entonné depuis le cloître et suivi en procession d’entrée, le ton enjoué du Gaudeamus omnes in Domino grégorien tranche avec l’austérité recueillie et les tempos retenus des polyphonies suivantes, sacrées comme profanes, car à l’époque, il n’y avait pas de séparation entre ces deux aspects de la vie. Les lamentations issues des psaumes, font écho à quelques chansons mélancoliques comme Je prens congiés ou Mille regretz de Nicolas Gombert ou encore la déploration Du fond de ma pensée de Sweelinck. Même s’il s’agit de découvertes pour une grande partie du public, ces pièces font partie des plus connues des auteurs interprétés. Leur facilité d’exécution n’en est pas plus importante pour autant car l’on passe sans cesse de cinq ou six voix à huit, dix ou douze parties et chacun doit être attentif à son voisin.

À la façon des maîtrises médiévales et de la Renaissance, les chantres professionnels de La Main Harmonique sont disséminés dans le chœur pour entraîner les pupitres. En l’espace de quelques années, on est saisi par la progression spectaculaire et le niveau de maîtrise de ce répertoire complexe atteint par le , qui s’est enrichi de belles voix, bien travaillées.

Comme souvent dans son œuvre, la pièce Manif d’, fait écho à l’actualité à travers les mouvements sociaux, qui ont agité le pays cette année. Entre cris et murmures, la rumeur protestataire de la rue enfle, atteint son paroxysme et se dissipe selon une exigeante intonation rythmique et une large amplitude pour les cinq voix sollicitées. Nous retrouvons le style de Markeas avec le souffle et les onomatopées, se souvenant de ses prédécesseurs et maîtres, Maurice Ohana et Guy Reibel.

Les choses paraissent un peu plus difficiles avec Umbilicus rupestris (Nombril de Vénus) de . Les voix déformées par  le recours aux kazoos, les vibrations cristallines du reiki (bol tibétain), des sifflements, râles, ânonnements, des effets rythmiques sur un tapis sonore coloré veulent illustrer la découverte de la nature par un citadin. Les voix sont utilisées jusque dans leurs retranchements, mais l’ensemble est assez ésotérique et plus ou moins capillotracté.

Deux pièces d’orgue sur un positif mésotonique touché par Matthieu Boutineau ponctuent le concert en donnant une autre couleur sonore. Une pièce de Pierre Attaignant, le premier imprimeur de musique en France au XVIᵉ siècle, renvoie presque aux origines de la popularisation de l’instrument, puis la Fantaisie chromatique de l’austère flamand Sweelinck.Un  programme généreux, d’une complexité certaine.

Hændel ou l’apothéose de la sonate en trio

Le lendemain, toujours à la collégiale, le jeune ensemble espagnol L’Apothéose, composé d’un violon, d’un traverso, d’un violoncelle baroque et d’un clavecin, propose un rare programme de musique de chambre de Hændel autour de quelques-unes de ses sonates en trio des opus 2 et 5 et pour instrument seul. Mené par la flûtiste , avec au violon, au violoncelle et au clavecin, l’ensemble qui joue sur instruments anciens, se penche d’abord sur le patrimoine souvent inédit conservé à la Bibliothèque Nationale d’Espagne (DMDM 001) avant de se consacrer à la foisonnante production de Hændel pour laquelle ils ont été largement primés dans des concours européens.


Prenant ses origines dans la musique vocale italienne au début du XVIIᵉ siècle, la sonate en trio est la forme principale de musique de chambre à l’époque baroque, adoptée par tous les compositeurs, tant en Italie, qu’en Allemagne, en Angleterre, voire en France. Composées dans les années 20 et 30 du XVIIIᵉ siècle, les sonates pour instruments solistes de Hændel ont vraisemblablement été écrites pour les membres importants de son orchestre d’opéra, sachant que les sonates pour instrument soliste avec basse continue constituaient les principaux vecteurs d’expression pour les virtuoses. D’une grande difficulté d’exécution, elles réclament une maîtrise exceptionnelle tant de la part du soliste que des musiciens de la basse continue, d’autant plus que  par son écriture pour la basse continue Hændel s’engage dans un dialogue égal avec la partie supérieure. Elles possèdent une force et une vitalité contrapunctique que l’on ne trouve pas chez les contemporains comme Geminiani ou Veracini, qui s’intéressaient plus à l’aspect virtuose.

Si l’on est impressionné par la virtuosité, l’aisance et l’endurance de la flûtiste , le continuo n’est pas en reste dans une entente et une adéquation parfaites. On apprécie également la belle présence de qui fait chanter son violon  allemand de 1781 comme une voix de soprano. D’ailleurs, destinées aux intermèdes des longs concerts lyriques londoniens, ces sonates résonnent comme des arias d’opéra.

Évasion vers la tradition latino américaine

Le festival s’achève le dimanche après-midi sous le cloître de la collégiale de façon exotique avec le duo des jeunes Argentins et Marco Grancelli pour un parcours à travers les musiques traditionnelles du sous-continent sud américain. S’accompagnant à la guitare, au cuatro, cette petite guitare harmonico percussive dérivée de la guitare baroque espagnole et aux maracas, ils arrangent et interprètent avec subtilité, élégance et humilité, un vaste répertoire de chansons et airs traditionnels. Les racines indigènes se mélangent avec les influences, qui ont fait l’histoire du continent, européenne coloniale et africaine. On y entend le joropo et le merengue vénézuéliens, le forrò brésilien, la valse péruvienne, le zamba ou la chacarera argentines. D’une belle musicalité la plupart de ces chansons racontent le quotidien des paysans et des petits métiers. Quelques berceuses portent aussi à l’évasion dans la fraîcheur du cloître sous une agréable brise légère.

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert, Julien Ferrando