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Quatre merveilleux compositeurs contemporains en bleu & or

L’Ensemble Regards invite dans la petite église luthérienne Saint-Marcel à un concert de musique de chambre. Avec en vedette Édith Canat de Chizy, entourée de trois autres compositeurs, plus jeunes et moins connus, mais tout aussi dignes d’intérêt. Un moment rare où l’on se dit que la création est indispensable quand elle vise à l’essentiel et qu’elle a de beaux jours devant elle.

En très chaleureux Monsieur Loyal, le compositeur d’origine péruvienne Juan Arroyo accueille le public et présente le concert, le premier de la saison organisé par l’Ensemble Regards – réunion de six compositeurs de la même génération formés au CNSMDP, à la Haute École de musique de Genève et à l’Ircam. Six œuvres de quatre compositeurs, dont deux créations mondiales, et deux couleurs – le bleu et l’or – qui donnent une tonalité d’ensemble – l’unité dans la diversité – à cette réunion d’artistes brillants. Plus tard, M. Arroyo invitera Édith Canat de Chizy à commenter les trois opus qu’elle offrait.

Coup d’envoi avec le deuxième mouvement du Trio n° 1 (2019) de Vincent Trollet pour violon, alto et piano préparé. Belle pièce diaphane, tout en suspension sur les notes tenues par les violons et que ponctuent les brefs accords du piano faisant – petite coquetterie ? – sauter les barrettes en plastique posées sur ses cordes.

Par son titre même, sa pureté, son lyrisme et ses jeux sur les limites dynamiques de l’instrument (envolées crescendo dans les aigus, pauses dans les médiums ou les graves, « commentaires » pianissimo), Visiones (1991), pour clarinette solo rappelle irrésistiblement « Abîme des oiseaux », le troisième mouvement du Quatuor pour la fin du Temps d’Olivier Messiaen. Mais Fernando Valcárcel ne signe pas là une pâle copie, et Bogdan Sydorenko impressionne par la précision de son exécution et la beauté de son phrasé qui emplit l’espace de l’église.

Donné ce soir en création mondiale, Huit Laps (2019) pour violon, alto et piano préparé de Gonzalo Bustos enchante et rafraîchit par sa construction, son sens de la distribution des sons et sa petite dramaturgie météorologique, puisqu’on entend comme des gouttelettes, de brèves notes produites à espaces irréguliers tour à tour par les trois musiciens. Cela débute lentement, avec hésitation, comme l’annonce d’une pluie d’orage, et puis un rythme complexe se précise et le tissu sonore s’intensifie par des ostinatos et en enflant de volume. Là encore, les musiciens se montrent très investis.

En mille éclats (1999) pour violon seul est peut-être, sinon la plus belle, du moins la plus saisissante des musiques entendues à Saint-Marcel. Comme souvent chez Édith Canat de Chizy, l’énergie est au centre, distribuée entre des traits fulgurants et des plages apaisées. Inspirée d’un haïku, l’œuvre évoque une eau paisible qui reflète la Lune. Une pierre tombe et l’image de l’astre s’en trouve fragmentée. L’eau finit par retrouver son immobilité et le reflet son unité. Cette pièce très tendue demande à être exécutée par un virtuose, ce que se révèle être Aya Kono, qui rend parfaitement la beauté auréolée de mystère – japonaise en mot – dans laquelle baigne tout le morceau. Aucune graisse, c’est plutôt un sentiment d’urgence qui se dégage ici.

D’un charme particulier est l’alto lorsqu’il joue seul, comme dans En bleu & or (2005), dont le timbre fragile se détache en longues plages mélodiques (excellence d’Élodie Gaudet) sur les accords plaqués, les notes isolées ou encore les descentes chromatiques du piano. Ici, l’exploration de l’idée de mouvement, signature d’Édith Canat de Chizy, se fait dans une complétude des timbres.

Amoureuse des cordes, Édith Canat de Chizy l’est également de la clarinette, ce qu’elle montre dans la dernier morceau du concert, Sparkle (2019) pour violon, clarinette et piano, créée ce soir-là. L’agilité et les potentialités de timbre de l’instrument sont magnifiquement exploitées, comme par exemple dans le début fracassant qui rappelle lointainement les exaspérations dans le suraigu du shofar ou de la clarinette d’Om le vrai sens de Kaija Saariaho. Une poursuite des trois instruments clôt cette pièce, faisant apprécier également le très grand professionnalisme de Didier Rotella au piano.

Un regret cependant : un événement d’une telle qualité, tant des compositeurs que des interprètes, aurait mérité une meilleure publicité.

Crédit photographique : Édith Canat de Chizy © Philippe Gontier

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