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Khatia Buniatishivili en Carte Blanche à Pianoscope Beauvais

Pour sa 14e édition, Pianoscope Beauvais a donné Carte blanche à . Placés sous le signe de la générosité et du partage, ces trois jours de musique ont permis d’entendre des programmes qui sortent des sentiers battus mais aussi de découvrir des talents rares dans un lieu à l’acoustique exceptionnelle, la Maladrerie St Lazare.

est le premier invité à prendre place sur la scène de la Maladrerie.  C’est bien un tempérament doté d’une grande sensibilité que nous découvrons. La Ballade n° 1 de Chopin dévoile une vision affirmée. Le thème initial est expressif, sans excès de sentimentalisme. Le phrasé respire et les parties virtuoses sont enchainées avec verve. Un élan fougueux caractérise le crescendo final. Dans la Sonate de Liszt, un fil conducteur permet une unité sur la grande ligne. Cette interprétation lie avec cohérence les différentes parties sans chercher à nous entraîner dans une course à l’abîme ni à marquer les multiples contradictions. L’exposition du thème de Marguerite est en phase avec une vision romantique « faustienne », ponctuée de fulgurances démoniaques. Si les parties lyriques révèlent un toucher délicat, le Final retient tout notre intérêt, tout comme la Fugue dont le tempo ne faiblit pas, en parfaite concordance avec l’entame.
‎ rejoint dans la Rapsodie Hongroise n° 2 de Liszt. Sa présence ajoute une touche raffinée. On apprécie le flamboyant thème puis l’équilibre des voix, notamment dans une deuxième partie qui se pare de sonorité cristallines. Le duo s’amuse dans les parties techniques. Frédéric Arnault offre en bis Mazeppa, pièce redoutable, qui soulève un vif enthousiasme. Difficile de croire après ce récital que le jeune pianiste n’a pas choisi une carrière professionnelle de soliste.


Le deuxième concert de la soirée fait entendre . Sans barrières entre les styles et les genres, il tisse des ponts avec liberté et passion. La mouvance colorée de Watching you sleep ouvre les débats. Ce titre constitue un point de départ pour une improvisation subtilement amenée pour aboutir à une atmosphère planante. Le morceau suivant, écrit par Miles Davis et ici revisité, est d’une énergie jouissive. L’engagement tout en crescendo est total. La déconstruction, avec ces sonorités très rythmées côté basses, transforme le Steinway en instrument percussif. Puis le temps semble suspendu avec l’intimiste Looking back en un hommage très touchant à Didier Lockwood, dont les conseils précieux continuent d’habiter le pianiste. Le morceau inspiré du Double de la Partita pour violon n° 1 de Bach est toujours aussi déjanté avec des scotchs placés sur les cordes pour produire des sons proche de l’électro. Le thème pénétrant et universel de You’re Just a Ghost dévoile une nouvelle facette de l’artiste. L’émotion à fleur de peau nous bouleverse. Avec le deuxième Prélude du Clavier Bien Tempéré, ce sont deux mondes qui conversent et se répondent à travers un autre processus de « déconstruction ». offre ensuite un Wonderful World signé Ray Charles qu’il n’avait encore jamais joué, avant plusieurs bis dont une composition d’une grande originalité sur des Danses Hongroises de Brahms. En dernier rappel, la Javanaise version Enhco est délicieusement entonnée par le public.


est sans nul doute la grande révélation de cette quatorzième édition de Pianoscope. La toute jeune Géorgienne donnait le lendemain matin son tout premier récital. Sa personnalité musicale impressionne, portée par une intelligence de jeu remarquable. Le Rondo n° 3 de Mozart résonne avec une beauté lumineuse. Le cantabile immédiat libère un toucher délicat qui s’étoffe et se nuance avec finesse. Ce Mozart-là est de l’ordre de l’intime. D’une pudeur presque enfantine, sa mélancolie nous touche et le propos résonne avec vérité. Dans Jeux d’eau, fait sien le langage ravélien. Le jeu devient velouté. Son phrasé flexible déroule un tapis de touches impressionnistes aux sonorités cristallines. Les images défilent sous nos yeux, éveillent nos sens au point que le flux et le cliquetis de l’eau semblent réels.
Après cette incursion poétique, voici les Fantasiestücke de Schumann. La pianiste pénètre l’essence même schumanienne avec ses conflits intérieurs, ses humeurs changeantes. Les huit épisodes sont ainsi envisagés dans un souci de cohérence. Tour à tour, Eusebius et Florestan prennent la parole. La native de Tbilissi prend le temps de s’attarder sur les voix. Les lignes s’écoutent, conversent pour rebondir avec piquant dans les tempi vifs.
Elle livre ensuite dans la Rapsodie Espagnole de Liszt, une lecture captivante de bout en bout avec puissance et variété dans l’expression, du flamboyant thème initial affirmé avec panache jusqu’au parties torentielles. La pianiste éclaire les parties empreintes de folklore avec un sens opératique. Se jouant des difficultés techniques, elle parvient à rendre l’urgence du texte sans perdre en clarté dans les traits extrêmes.
Deux bis remarquables suivront : un Rondo Toccata du compositeur géorgien Revaz Lagidze, puis la redoutable étude de Rachmaninov opus 39 n°6 Little Red Riding Hood.


Dimanche, en fin d’après-midi, tous les artistes invités sont réunis au Théâtre du Beauvaisis pour le concert de clôture. Secret absolu concernant le programme jusqu’au jour J ! partage la scène avec plusieurs musiciens dont . Bel équilibre, dynamiques franches… Sous leurs doigts, un extrait vitaminé de Petrouchka. Thomas Enhco les rejoint dans les Valses et Romances de Rachmaninov. Un six mains vibrant à l’expression délicate et variée. Les Danses Hongroises deviennent une histoire de famille géorgienne. Ana Bakradze est aux côtés de , dont le jeu délié donne le ton. La benjamine affiche un phrasé irrésistible puis est embarquée dans un épisode comique avec Khatia Buniatishvili. D’humeur facétieuse, celle-ci se met à accentuer ou ralentir le tempo comme dans un sketch. Les sœurs se retrouvent pour un Libertango dont elles ont le secret.

Instants poétiques quand le flûtiste s’illustre dans l’Air de Takemitsu. Dans l’air de Lenski de Tchaïkovski, les yeux deviennent humides. La mélodie déchirante est sublimée par son jeu et celui de Khatia Buniatishvili. Thomas Enhco et Hélène Mercier offrent des Valses de Brahms inspirantes, prolongées avec générosité par les improvisations du jazzman. Frédéric Arnault étonne par son jeu solide dans une Rapsodie Hongroise de Liszt menée avec brio avec la « maîtresse de cérémonie » puis, dans un Mozart, groovy à souhait pour un « six mains » avec Hélène Mercier et toujours Khatia Buniatishvili. On la retrouve enfin avec Thomas Enhco dans Just A Ghost. La pianiste se lance alors dans une totale improvisation sur scène. L’émotion est forte tant elle apparaît parfaitement dans son élément en développant le thème avec une grande profondeur harmonique, au diapason avec son complice.

Le huit mains final réunit les sœurs Buniatishvili, Hélène Mercier et Thomas Enhco. L’ambiance est à la fête avec des facéties pour ce Galop-marche. Un moment comique réussi avec les uns qui empêchent les autres de jouer en tournant les pages à contre-temps ou en décalant la partition.

Crédits photographiques : © Ludo Leleu

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