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A Lyon, le Schubert en état de grâce d’Adam Laloum

Sous les doigts d’, les trois dernières sonates de Schubert déploient un riche paysage sonore. Un piano en apesanteur qui semble parfois dialoguer avec l’invisible.


Convalescent suite à une fracture de l’épaule, a annulé sa venue à Piano à Lyon. Jérome Chabannes, le directeur artistique, a donc fait appel à , qui se confronte aux trois dernières grandes sonates de Schubert, achevées en septembre 1828 quelques semaines avant sa mort. Le pianiste, dont les incursions dans Schumann, Brahms, Mozart ont rallié bien des suffrages, a la réputation d’être un artiste sensible et élégant. L’entendre dans l’écrin intimiste de la Salle Molière est une chance : l’instrument sonne si bien, avec une présence qui caresse l’oreille. Chaque intention, nuance, couleur, inflexion ressort avec évidence. Un lieu également adéquat pour entendre les dynamiques, admirer le contrôle du son, et se convaincre de la pertinence et de l’accomplissement d’une vision.

Car c’est bien d’accomplissement qu’il faut parler. Ce Schubert là plane haut, tel le condor déflagrant un ciel andin au bleu immaculé. Dès les premières mesures de la Sonate D. 958 (Allegro), il est l’évidence même. Quelle respiration, quelle clarté de dessein ! Sans négliger l’architecture supérieurement pensé de cette œuvre à l’ampleur beethovénienne, Adam Laloum en offre une interprétation mouvante, palpitante, riche en affects et en atmosphères. Un Schubert en liberté, à la pulsation irrésistible, qui guérit des lectures sclérosées à force d’être trop pensées ou prenant ostentatoirement la pose du sublime. Deux cœurs battent alors la chamade : un compositeur au soir de son existence, qui confie ses tourments et son appel à la paix intérieure à son clavier, puis un jeune pianiste à la maturité remarquable. Ses mains droite et gauche dialoguent, se répondent, sans tension, presque avec tendresse. Dans le poignant mouvement lent, un paysage sonore d’une étonnante richesse se déploie. Comme ce piano sait murmurer, sans être sentimental ou lénifiant. Comme il sait s’abandonner au silence et le rendre éloquent. L’Allegro final, plein d’ombrages et de tempêtes, est de toute beauté.

Dans la Sonate D. 959, on admire l’intelligibilité du propos, la mise en exergue de la richesse thématique de l’œuvre, mais aussi dans le premier mouvement, une tension dans le jeu du pianiste qui se refuse à bâtir un chef-d’œuvre de marbre. Il faut rester (clair)voyant, épouser la gamme d’émotions transportée par la musique, investir le champ de l’imaginaire. On pense aux toiles tourmentées et crépusculaires, du peintre romantique Caspar David Friedrich. Le sublime Andantino, que Robert Bresson avait choisi pour accompagner le chemin de croix de l’âne Balthazar (Au hasard Balthazar, 1966) et le Rondo final dessinent l’image d’un compositeur partagé entre les afflux de vie, les emportements passionnés, et l’aspiration à la paix. Adam Laloum nous rend Schubert infiniment proche.

La grande Sonate D. 960, testament des confins, accompagne le pianiste depuis longtemps. Il en donne à Lyon une lecture inspirée, épousant la trajectoire unique de cette ultime composition, son architecture implacable, constamment bouleversée par les digressions, les dilatations temporelles… Sans être ni funèbre, ni granitique, il trouve le ton juste, investissant avec humilité la grande terra incognita du premier mouvement. L’Andante chante éperdument. Bouleversant de pudeur, Laloum semble dialoguer avec l’inframonde et le monde céleste. Le Scherzo et l’Allegro ma non troppo final nous ramènent à la vie, avec cette tendresse, ce lyrisme, cet élan vital que l’on admire depuis le début. Lorsque la dernière note s’éteint, on n’ose rompre l’enchantement en applaudissant, car face à tant de profondeur et de beauté, on pense à ces mots de Christian Bobin dans L’homme-joie : « Car c’est être poète que regarder la vie et la mort en face, et réveiller les étoiles dans le néant des cœurs ».

Crédit photographique : © Harald Hoffmann