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A Anvers, la Rusalka de Dvořák convertie avec succès en opéra-ballet

En guise de spectacle de fin d’année, l’Opera Ballet Vlaanderen propose la Rusalka de Dvořák, fruit d’un impressionnant travail d’équipe, et revue à travers le prisme somptueusement chorégraphique du metteur en scène norvégien .


Rusalka
pénultième opéra de Dvořák est – hélas ! – le seul à avoir conquis vraiment une audience internationale. Son livret dû à Jaraslav Kvapil est un original mélange de légendes populaires slaves et de divers contes fantastiques (on songe à l’Undine de la Motte-Fouqué, à La petite Sirène d’Andersen ou à La Cloche engloutie de Hauptmann). De même la partition du maître tchèque, bien qu’éminemment personnelle, est une sorte de synthèse des langages opératiques de son temps : thèmes récurrents au gré d’incessantes métamorphoses rappelant le leitmotiv wagnérien, touches légères et presque françaises de l’orchestration, courbes mélodiques très lyriques aux élans quasi pucciniens (telle la célèbre romance à la lune au premier acte). Rappelons-en brièvement l’argument : la nymphe Rusalka implore la sorcière Jezibaba de lui conférer une apparence humaine des plus séduisantes, ce qui sera exaucé au prix de la perte de sa voix. Un prince charmant succombe à ses charmes et l’emmène à sa cour. Mais répudiée le soir de ses noces pour son mutisme et sa froideur, rejetée par son entourage et son propre père le Vodnik (l’Esprit des Eaux), Rusalka ne pourra trouver, selon la prophétie de la sorcière, le salut que si elle tue le prince. Celui-ci, pris de remords, et parti à la recherche de sa bien-aimée regrettée, partage avec elle au terme d’un superbe duo d’amour, un baiser à la fois mortel et rédempteur, la nymphe retrouvera ainsi sa liberté première mais plombée d’éternels regrets.

Rusalka demeure un opéra très symphonique. Le prologue du premier acte, avec ses vastes interludes aux rythmes enjoués laisse d’emblée une large place à la danse par ces évocations irrésistibles de sylvestres créatures aussi suaves que bondissantes. L’idée assez géniale mais un peu systématique d’ est de figurer tout au long de l’opéra l’immatérialité du royaume de l’Esprit des eaux et des forêts par une double incarnation à la fois vocale et chorégraphique des principaux protagonistes. Les échanges vocaux sont ponctués ou anticipés par une chorégraphie à l’éloquente gestuelle, instinctive et épurée, dans le sillage du Tanz Theater Wuppertal de Pina Bausch avec lequel Øyen a d’ailleurs travaillé. Le duo d’amour du troisième acte devient ainsi un quadrilogue dramatique où chanteurs et danseurs se répondent au gré du croisement des couples, menant à une double et fatale étreinte. Une superbe équipe de danseurs pleinement impliqués, expressifs magnifie cette mise en scène osée mais très réussie par la miraculeuse et poétique conjonction du geste et du chant, même si parfois les trois chanteurs ainsi doublés semblent quelque peu délaissés dans cette double mise en espace.

Le décor très sobre d’Åsmund Færavaag sous les éclairages inspirés de Martin Fleck est un autre atout de cette production avec ces deux gigantesques torsos abstraits aux éléments stratifiés parallèles ; ceux-ci s’enchevêtrent par illusions d’optiques au gré des éclairages et des mouvements des plateaux tournants et se mutent au fil des scènes, en forêts, en concrétions calcaires figurant le royaume des marais, en antre de sorcière ou en château princier ou évoquent encore la modernité d’un barrage bétonné, allégorie de toutes les ségrégations sociales les plus destructrices.


Pour cette vaste série de représentations, l’Opéra des Flandres alterne deux équipes de danseurs solistes, très sollicités, et recourt à une double distribution vocale pour les rôles de Rusalka et du Prince. Pour la première soirée et sa prise de rôle, se montre ce samedi soir initialement un peu fébrile et sa romance à la lune au premier acte nous semble cadenassée par le trac. Au terme du second acte, au gré de la trahison princière, telle la nymphe qu’elle incarne, la soprano retrouve tous ses moyens vocaux et, après la pause, devient vraiment touchante d’émotion pudique et d’engagement lyrique. Le ténor au timbre parfait et à l’aisance vocale stupéfiante dans le registre aigu incarne un prince un rien impersonnel et parfois raide dans son hiératisme. Par contre, la basse idéalement timbrée campe un Vodnik digne de tous les superlatifs, à la fois puissant et nuancé, fataliste et courroucé dans l’expression de son amour filial blessé. , non doublée par un danseur et bien plus libre dans son expression corporelle, par la profondeur très noire de ses graves jamais poitrinés incarne une sorcière Jezibaba venimeuse et menaçante. , fait mouche dans sa brève apparition en princesse étrangère opportuniste dans une parfaite leçon de chant. Les rôles secondaires sont tous élégamment assumés, par les jeunes membres de l’Opéra Studio de la maison flamande, avec une mention spéciale pour le couple du garde –chasse () et du garçon de cuisine (), assez irrésistibles de drôlerie dans leur naïveté et leur couardise.

La direction musicale de la jeune n’appelle que des éloges, tant par sa naturelle autorité que par sa suprême élégance. La cheffe lituanienne se montre attentive tant à la conduite de son plateau qu’à l’expressivité nuancée de l’orchestre, avec un sens inné de la pulsation rythmique et de l’efficacité dramatique. La phalange flandrienne, en excellente forme, et dont nous mentionnerons en particulier la petite harmonie très en verve ou les cordes graves chaudes et ductiles, répond parfaitement à ses intentions, et concourt par son implication à la totale réussite de cette étonnante et originale production, permettant une approche nouvelle d’un opéra somme toute rarement à l’affiche en nos contrées.

Crédits photographiques © Filip VanRoe