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Imprévisibles concertos classiques sous les doigts de Friedrich Gulda

À la suite de la parution d’un album de récitals de , l’éditeur allemand propose six concertos captés entre 1959 et 1962. Surprises et déconvenues sont au rendez-vous de ces bandes bien remastérisées de la SWR.

Pourquoi les interprétations de Gulda nous paraissent-elles si souvent audacieuses ? Ce coffret répond en partie à cette interrogation. Dans les années cinquante, Gulda refusait déjà de s’enfermer dans une école ou une tradition. Son jeu est étonnant de lucidité et de naturel, peut-être parce qu’il ne cherche pas à séduire. Feux d’artifice de Debussy, la seule pièce non concertante, nous rappelle à quel point Gulda savait prendre des risques inouïs.

Le Concerto n° 14 de Mozart est le parfait contre-exemple de ce que nous venons d’écrire ! Si l’orchestre joue avec une concentration sonore de tous les instants, le piano paraît, dans les premières mesures, comme emprunté. Pas de dialogue possible entre la densité des pupitres et un soliste qui multiplie les idées, mais ne fusionne jamais avec l’orchestre. L’andantino évoque Chopin dans un hors-style saisissant. Dans le Finale, orchestre et piano demeurent prudemment dans leurs univers respectifs. Une lecture pour le moins décalée, mais mieux captée que celle réalisée avec le Concertgebouw d’Amsterdam et lors d’un concert, en public, à Salzbourg (Orfeo, 1958). Déjà publiée chez Hänssler, l’interprétation du Concerto n° 23 est la plus marquante. Le piano, volubile, semble improviser et l’orchestre conduit par Rosbaud est d’une belle vivacité. L’Adagio est d’une superbe respiration, joué avec une liberté de ton qui émeut. Voilà une version préférable à celle dirigée du piano par Gulda (Warner Classics, 1993). Le Concerto n° 24 est desservi par un orchestre aux cordes dures et la direction de Keilberth s’en tient à deux dynamiques : piano ou forte. Le clavier de Gulda chante sans grande projection sonore et l’orchestre fait « tapisserie ». Le Larghetto nous endort tant l’expression demeure compassée. Le Finale est d’une raideur rédhibitoire. On préférera le témoignage plus inspiré de Gulda avec et le Rias de Berlin (Audite).

Restons dans le classicisme avec le Concerto n° 11 de Haydn. Le Symphonique de Stuttgart n’est pas la plus soyeuse des phalanges allemandes. L’humour est joliment porté par le piano qui attire irrésistiblement les solistes. Tout élan disparaît dans le mouvement lent, littéralement écrasé par l’épaisseur du tempo et des phrasés. Le Finale, avec son rondo à la hongroise, est excellent. Que de contrastes !

Malgré quelques sonorités nasillardes dans la petite harmonie, le même orchestre fait bonne figure dans le Concerto n° 4 de Beethoven. La partition se déroule avec une énergie pétillante et la cadence proposée par Gulda est d’une ivresse incroyable. C’est “expérimental”, exubérant et audacieux. La belle liberté de ton ne faiblit pas et l’orchestre ainsi que le soliste impriment un sentiment de lutte, ce que la musique réclame précisément. Aux côtés de la version Decca de 1970 (Philharmonique de Vienne et ), voici une lecture intéressante du Concerto en sol majeur de Beethoven. On oubliera les archives du symphonique de Vienne dirigé par le pianiste (Orfeo, 1953) qui « abandonne » l’orchestre, ainsi que le témoignage de l’Orchestre de la Radio Suisse italienne dont la prestation demeure médiocre malgré la baguette vigilante d’ (Ermitage, 1965).

Bien des pianistes craignent la Burlesque de Strauss. Non seulement en raison de sa virtuosité, mais plus encore, à cause de son extrême complexité rythmique. Gulda s’était fait une spécialité de cette œuvre. Son toucher d’une souplesse et d’une percussivité stupéfiantes magnifie cette partition redoutable. Il la métamorphose en un concerto lisztien, imposant un caractère magyar survolté. Le sarcasme et l’humour entraînent tout l’orchestre. On placera cette version à l’égal de celle gravée avec et le Symphonique de Londres (Philips, 1954). Gardons en dernier choix, la lecture du Philharmonique de Vienne avec , en raison d’une prise de son médiocre (Orfeo, 1957).

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