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Un Schumann de référence avec l’organiste Daniel Beckmann

L’œuvre pour orgue de Schumann fut au départ composée pour le piano-pédalier. Grâce à un art achevé de la registration et une exceptionnelle souplesse, ces pièces sont restituées pour la première fois avec relief et passion sur un orgue contemporain du compositeur. Le jeune organiste séduit par son approche originale et très attachante.

Depuis l’invention du pédalier en tant que plan sonore supplémentaire pour augmenter les possibilités d’un instrument à clavier, ont surgi à l’orgue depuis la Renaissance toutes sortes de systèmes à pédales plus ou moins sophistiqués, qui pour des questions pratiques se sont aussi retrouvés installés sur des instruments domestiques. Certains clavicordes ou clavecins ont bénéficié de cet apport très intéressant qui permettait aux organistes de jouer chez eux sans le concours d’un souffleur et bien au chaud en hiver. Certains instruments à pédalier comme le claviorganum réunissaient le clavecin et un petit orgue. Lorsque le clavecin fut progressivement abandonné au début du XIXᵉ siècle au profit du piano, ce principe du pédalier associé fut maintenu pour bon nombre d’instruments dont le pedalflügel connu par Schumann.

L’école allemande pour orgue avait développé depuis le XVIIᵉ une écriture où la partie de pédale occupait une place fondamentale, les jeux de ce plan sonore dépassant souvent en nombre ceux des autres claviers. Schumann, lui même organiste, fut séduit par ce nouveau piano-pédalier, sorte d’orgue à cordes dont il se fit livrer un exemplaire, tel que le rapporte Clara Schumann dans son journal intime. Cela ouvrit de nouveaux horizons de composition pour Robert qui produit en 1845 et 1846 trois cycles de pièces spécialement pour cet instrument aux possibilités de tessitures élargies. Un premier groupe de pièces constituant l’opus 56 comprend Six études en canon. Cette forme musicale rappelle l’art du contrepoint de Bach que Schumann admirait par dessus tout. Chaque étude offre un climat particulier, par la tonalité, le rythme et l’ensemble représente un petit art du canon. L’écriture même de ces pièces appelle facilement un passage à l’orgue, ce dernier restant l’instrument polyphonique par excellence.

Le cycle suivant comprend Quatre esquisses op. 58 où l’écriture purement pianiste est prépondérante. Les contrastes sont marqués, les traits virtuoses et la liberté de jeu du piano se transmet magiquement à l’orgue, habituellement plus statique. Par un jeu de nuances subtil entre les deux claviers de l’orgue on assiste à des forte-piano instantanés qui aèrent et exaltent le discours musical. Le troisième et dernier cycle est constitué par Six fugues op. 60. Elle sont un hommage à Bach par les quatre notes de son nom, servant de thème aux diverses pièces. D’autres univers contrapuntiques sont explorés, portés par certains rythmes marqués et dansants jusqu’à la gigue.

Il faut noter l’approche assez inédite de pour de telles œuvres, déjà beaucoup enregistrées, mais qui n’avaient pas livré jusqu’ici tous leurs secrets. L’interprète utilise les possibilités que lui offre cet orgue, grâce à des plans sonores différenciés mais proches dans la couleur en terme de nuances instantanées, telles qu’un piano est capable d’en livrer. Grâce à ces qualités, l’orgue historique de l’église Saint-Ignace de Mainz, construit par Bernhard Dreymann en 1837 est un instrument idéal pour traduire la musique romantique de Schumann. Il fut épargné de diverses modifications d’importance hélas souvent hasardeuses et sa magnifique façade originale en étain a échappé aux réquisitions de guerre. C’est la maison Orgelbau Hermann Eule qui fut chargé de sa restauration de 2015 à 2019, dans un esprit d’authenticité afin de retrouver exactement l’orgue original de 1937 : le résultat est remarquable. L’orgue de Mainz représente un spécimen parfait de la période de transition entre le dernier baroque et le premier romantique. De nouvelles sonorités plus orchestrales apparaissent ici en harmonie avec la musique de ce temps-là.

Cet album est l’un des plus réussi de la grande collection proposée depuis vingt ans par le label Aeolus aux mélomanes amateurs d’orgue. La prise de son en stéréo ou multichannel surround, au choix en fonction de l’installation du discophile, est d’un équilibre des plus convaincants, l’iconographie de l’album est soignée avec photos et textes de premier choix. Le succès d’une telle version reviendra sans nul doute et avant tout à Daniel Beckmann, jeune organiste allemand, élève de Gerhard Weinberger. Il est chargé de cours et organiste à Mainz. Grâce à son approche d’une rare inspiration, portée par une étude approfondie des textes musicaux, il nous éclaire sur les rapports étroits entre Schumann et l’orgue, le piano pédalier initial lui servant de tremplin pour sublimer un discours d’un romantisme exacerbé et génial à tous points de vue.