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Les quatuors oubliés et superbes d’Ernst Toch chez CPO

Dans cette réédition, le label CPO a eu bien raison de regrouper en un coffret les quatre volumes des quatuors d’. L’œuvre est attachante par son étonnante évolution stylistique dominée par les trois derniers opus que l’on qualifiera de chefs-d’œuvre.

Wilhelm Furtwängler, Walter Gieseking, Hermann Scherchen, Pierre Monteux, Serge Koussevitzky, entre autres, ont joué et dirigé les œuvres du Viennois . Fuyant le nazisme en 1933, le compositeur s’établit en Angleterre puis aux États-Unis. Il y enseigna et travailla pour le cinéma hollywoodien. Toch a laissé à la postérité des pièces magnifiques, dans tous les répertoires, ses quatuors et ses sept symphoniques demeurant le sommet de son catalogue. Celui-ci est d’autant plus délicat à appréhender que l’écriture a évolué en permanence, passant du postromantisme à l’expressionnisme et utilisant toutes les techniques de l’époque. Ce musicien reconnu à la veille de la Première Guerre mondiale choisit de s’éloigner du legs romantique germanique sans jamais toutefois rompre avec les racines viennoises. Au début du XXe siècle, il se lança dans la composition de ses premiers quatuors. Les cinq premiers furent tragiquement perdus : offerts à une amie juive restée à Vienne, ils disparurent quand elle fut déporté en camp de concentration.

Dans le Quatuor n° 6 op. 12, Toch se révèle avant tout un mélodiste. Il n’a que 17 ans et le prestigieux Quatuor Rosé crée la partition. La fraîcheur de l’écriture oscille entre Brahms et Dvořák, élans de tendresse et vivacité dansante. Daté de 1907, le Quatuor n° 7 op. 15 rend hommage à l’univers mozartien. Son élégance viennoise le porte toutefois aux limites du chromatisme dans le superbe mouvement Élégie. Deux ans plus tard, le Quatuor n° 8 op. 18 s’ouvre par une grande cadence au violon à laquelle succède une fugue classique puis un thème au lyrisme postromantique. L’œuvre joue entre tonalité et atonalité. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Quatuor n° 9 op. 26 évoque l’écriture de Strauss. L’ampleur quasi-symphonique de la partition se déploie dans une musique tournoyante inspirée par des rythmes de danses imaginaires d’Europe centrale. Les tensions y sont exacerbées. Composé en 1923, le Quatuor n° 10 op. 28 repose sur les notes B.A.S.S. en remerciement à Hans Bass, cousin du compositeur. Les textures sont intéressantes avec un troisième mouvement dénommé « Katzenhaft schleichend…» et dont la furtivité, précisément, imite les jeux d’un chat ! Le caractère pointilliste et drôle de cette page séduit.

Les trois derniers quatuors sont les plus remarquables du cycle. Composé en 1824, le Onzième (op. 34) fut créé par le Quatuor Amar dont l’alto solo était Paul Hindemith. Il est, assurément, l’un des plus beaux de la série, à la fois influencé par le néoclassicisme de l’époque, mais s’en détournant aussi par son impact rythmique brutal et un « imaginaire symphonique ». Un seul des quatre mouvements est de tempo lent, un adagio décharné et d’allure noble. Tous les autres puisent dans un fourmillement sonore, une pulsation parfois infernale. L’ironie souterraine fait songer aux quatuors de Chostakovitch (le premier opus du musicien russe ne voit le jour qu’en 1938 !). Achevé après la Seconde Guerre mondiale, le Quatuor n° 12 op. 70 exprime dans sa Pensive Serenade, la vision des ombres fantomatiques qui hantent le compositeur. À partir de cette œuvre, Ernst Toch entre dans un processus de « confessions ». Le Quatuor n° 13 op. 74 dont les premières notes évoqueraient l’Art de la fugue, emploie l’écriture dodécaphonique. Une exception dans le répertoire du musicien qui n’appréciait guère cette technique, mais qui souhaita, ainsi, saluer son ami Schönberg. Le langage est épuré, déclamatoire (molto tranquillo), décharné presque. Toch va à l’essentiel.

Les deux ensembles se sont répartis les interprétations, le jouant les n° 7, 10, 11 et 13. Avouons notre préférence pour cette formation qui paraît plus engagée que le . Il est vrai que les opus qu’ils ont enregistrés sont aussi les plus complexes techniquement et émotionnellement.