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Raretés straussiennes par Daniel Behle et Olivier Schnyder

Si l’on sait gré au label Prospero de nous proposer une sélection de lieder straussiens méconnus, voire totalement inconnus, on est en droit de regretter amèrement l’absence de livret en français quand il s’agit de cycles aussi sulfureux que celui du Krämmerspiegel (« Miroir des commerçants ») dont un des intérêts majeurs réside dans les textes d’Alfred Kerr.

Trois parties bien distinctes constituent cet enregistrement : des lieder d’atmosphères regroupés autour du thème de la nature, les Chants d’Orient et le très ironique et vindicatif Krämmerspiegel qui sera pour beaucoup une découverte.

Le premier groupe repose sur un florilège de poèmes convoquant différents auteurs dont on retiendra tout particulièrement le charmant Der Schmetterling (« Le Papillon ») lied encore inédit, sur un texte d’Hermann Hesse. Les Chants d’Orient, rarement donnés, s’appuient sur des écrits persans ou chinois extraits de la Flute chinoise de Hans Bethge dont Mahler s’inspira pour son Chant de la Terre. Mais l’intérêt majeur de ce disque réside dans le cycle du Krämmerspiegel (« Miroir des commerçants ») qui prit naissance lors de la longue querelle qui opposa aux éditeurs de musique : c’est à l’occasion de la publication des six chants de l’opus 56, en 1906, que les relations déjà houleuses s’envenimèrent avec la maison Bote & Bock. Il s’en suivit un long silence de Strauss, puis la composition du Krämmerspiegel, véritable pamphlet dirigé contre les éditeurs, à l’origine d’un procès que le compositeur perdit en 1918. Les douze poèmes du cycle, écrits par Alfred Kerr, sont nourris de références codées, de jeux de mots et d’allusions ironiques à l’encontre des différents éditeurs et c’est précisément cela qui en fait tout l’attrait…méritant de ce fait quelques succinctes explications.

Dans le premier lied : « Es war einmal ein Bock », l’éditeur est assimilé à un bouc qui se nourrit de fleurs (métaphore savoureuse du musicien !) Dans le deuxième: « Einst kam der Bock als Bote » Kerr utilise un jeu de mots tandis que le bouc est piqué par un bouquet de rose. « Es liebte einst ein Hase » fait référence à la maison Breitkopf & Härtel dont Oscar Haze était le propriétaire, ici comparé à un lièvre craintif. « Drei Masken sah ich am Himmel stehn » se moque de la maison d’édition éponyme (Drei Masken) en caricaturant Ludwig Friedmann qui en était le responsable. « Hast du ein Tongelich dicht vollbracht » évoque les éditeurs Karl et Franz Reinecke figurant deux renards (jeu de mots) dont il faut se méfier. « O lieber Künstler sei ermacht » tourne en ridicule, à la fois, la situation financière précaire de l’éditeur C.F. Kahnt et Robert Lienau assimilé à un pickpocket. « Unser Feindist, grosser Gott » égratigne cette fois les éditions Schott dirigées par Ludwig Strecker. Dans « Es war mal eine Wanze », les éditeurs sont assimilés à des punaises que les compositeurs écrasent avec un malin plaisir. « Die Händler und die Macher » est le plus cru des lieder, tandis que « O Schröpferschwarm, o Händlerkreis » dans une boutade, fait référence à la victoire de Till l’espiègle sur les commerçants !

D’un point de vue purement musical, on est surpris par l’interprétation assez extravertie et théâtrale, presque opératique et sans doute quelque peu excessive, de dans le premier groupe de lieder où l’on aurait aimé peut-être plus de réserve et d’intimité. Un tel engagement seyant assurément plus au climat des Chants d’Orient. Toutefois, on apprécie les talents de conteur du ténor allemand, sa riche palette de couleurs allant de la confidence à la passion la plus furieuse. On admire son large ambitus avec des graves bien timbrés et des aigus évanescents et éthérés dans le piano, prenant parfois le risque de détimbrer. Le souffle est long, la ligne d’une grande souplesse autorisant de grands écarts avec parfois des aigus légèrement serrés. Mais la partie la plus intéressante, tant au plan vocal qu’au plan instrumental est sans nul doute le Krämmerspiegel et sa redoutable partie de piano, magistralement menée par Olivier Schynder qui tient dans ce cycle la place prépondérante, justifiant à lui seul l’écoute et l’acquisition de ce disque collector.

La carence éditoriale (absence de livret en français), particulièrement fâcheuse pour un album distribué en France, ne saurait toutefois remettre en cause la qualité musicale d’un album ardemment défendu.

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