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Cinq œuvres phares de Claude Vivier

La musique de reste fascinante et toujours étonnante, malgré les années écoulées depuis la disparition prématurée du compositeur en 1983. Intemporelle, elle semble paradoxalement surgir du fond des temps, tout en s’inscrivant dans une indéniable modernité.

Ce disque Lonely Child du label bastille musique, réalisé comme toujours avec un très grand soin, rassemble cinq des œuvres charismatiques de la dernière période de ce compositeur si singulier, écrites entre 1977 et 1980.

Le rituel commence par le premier puissant coup de grosse caisse de Lonely Child (1980), une pièce au carrefour esthétique entre sa découverte des musiques spectrales, des influences asiatiques recueillies lors d’un voyage initiatique en 1976 (Proche et Extrême-Orient), sa profonde spiritualité et ses propres souvenirs de vie (l’importance primordiale du monde de l’enfance). Sur un texte qu’il a écrit lui-même, comme souvent, exploite la force évocatrice de la monodie. Elle est assurée par la soprano très investie , soutenue par le , sous la baguette de . Œuvre d’une puissante concentration, elle incarne à elle seule l’art et la personnalité du compositeur.

La toccata pour piano Shiraz (1977) semble également relever du cérémoniel par ses répétitions entêtantes sur des motifs simples et martelés jusqu’à l’excès, inspirés de la musique traditionnelle iranienne. Progressivement, les silences s’instillent, le discours semble moins archaïque et la pâte sonore moins brute, presque impressionniste, tout en conservant son caractère d’insistance, qui ressurgit en pleine lumière dans la conclusion. maîtrise toutes les phases de cette partition dense, complexe et morphologique, avec des jeux constants sur les directions des mouvements des mains.

Pulau Dewata (« Île des dieux », 1977) évoque directement les envoûtants engrenages rythmiques et les timbres des gamelans balinais, qui ont fasciné Claude Vivier lors de son voyage, comme tant d’autres compositeurs au XXᵉ siècle. Dans son choix de l’effectif, laissé libre par la partition, le chef du a intégré flûte, hautbois, clarinette, violon et violoncelle aux côtés des percussions plus attendues, piano compris. Le résultat sonore offre ainsi une belle diversité de couleurs dans une œuvre qui laisse de nouveau la part belle à des formules répétitives, à l’allure presque naïve. On jurerait parfois entendre un héritage direct d’Erik Satie.

Dans Love Songs (1977), tout autre est la succession d’innombrables formes de vocalités (depuis le soupir jusqu’au cri) et de sentiments contrastés (peur, colère, joie, tristesse, détresse…). Pas de fil conducteur, sinon l’annonce de quelques figures de mythes amoureux – Tristan, Isolde – pas même d’unité de la langue dans le livret écrit par le compositeur (allemand, français, anglais, russe…), mais une grande expressivité résolument inscrite dans la large palette d’une mosaïque sentimentale, assurée par la théâtralité des Neue Vocalsolisten. La consigne ludique dans cette partition est : « Laissez la musique sortir de vous comme si vous étiez un enfant. […] Faites ce qui est bien pour vous de faire et laissez faire le reste par les autres. »

Le CD s’achève sur une nouvelle touche mystique et rituelle, nourrie par un souffle d’Asie. Les treize instruments à corde du convoquées pour Zipangu (1980), ancien nom du Japon, plongent l’auditeur au cœur de processus de transformations harmoniques et timbrales aux couleurs spectrales, au travers d’une formule hiératique récurrente, théâtrale, puissante, et d’une démultiplication des sonorités, depuis l’archet écrasé sur les cordes jusqu’aux effleurements, aux glissandi et aux harmoniques.

Ce treizième disque de bastille musique constitue un bel hommage à l’indéniable contemporanéité de Claude Vivier, au travers d’un programme bien choisi et savamment agencé : un voyage de quatre années seulement dans la vie du compositeur, mais qui offre à la fois un vaste périple autour du monde et une plongée dans l’intemporel archaïque.

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