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Éclairages multiples de la Sonate de Liszt par Grosvenor et Fonlupt

Grosvenor et Fonlupt proposent deux conceptions radicalement différentes de la Sonate de Liszt. Celle-ci se colore de ses « compléments » (et quels « compléments » !) qui rendent ces deux récitals passionnants.

Gravée en studio, la Sonate de Liszt que nous propose le pianiste britannique impressionne tout d’abord par la maîtrise stupéfiante des détails de l’écriture puis par l’intelligence de la construction. La narration est d’une logique imparable jusque dans l’exploitation des silences ou bien, par exemple, ces multiples variations d’intensité sur deux accords identiques au sein d’une même mesure. possède le sens du théâtre comme il le montra, il y a quelques années, dans son passionnant Venezia e Napoli de Liszt. Il le possède avec d’autant plus de mérite que les timbres du piano – Steinway ? – n’ont guère de personnalité. Pourtant, l’interprète multiplie les couleurs notamment grâce à une main gauche exceptionnelle de souplesse et à l’utilisation optimale de la pédale. C’est ainsi que les passages rythmiques clairement inspirés par la danse se révèlent dans une sorte de tournoiement fantasque d’une élégance réjouissante. Tout le clavier lisztien diabolique – incalzando, con strepito, stringedo – jaillit dans le souvenir des Études d’exécution transcendante. La Fugue inachevée est admirable par son expression à la fois ironique et altière. Manquerait-il, toutefois, ce soupçon de folie, ce frisson inaudible en studio, celui que l’auditeur éprouve, parfois, en concert ?

Le reste du programme est d’une intelligence parfaite. La Berceuse, si rarement jouée, est de l’ordre de la suggestion. Grosvenor l’interprète “hors-métronome”, maniant les silences comme altérés de parcelles de Chopin. Les trois Sonnets de Pétrarque ne dévoient pas l’art du lied qui est leur forme première. La simplicité du chant, la clarté des voix, l’exaltation amoureuse contenue et surtout une forme de liberté dans le phrasé interpellent. Le Sonnet 123 est le plus réussi des trois opus et sous les doigts du pianiste, il devient une élégie dédiée à un orgue imaginaire. Réminiscences de Norma est tout aussi élégant, la violence expressive des sept thèmes entrelacés s’en tient à la nécessité du spectaculaire, mais le plus racé qui soit. Enfin, l’Ave Maria d’après Schubert prend congé comme une révérence.

propose, en concert, un programme conçu en miroir. En effet, Schumann dédie sa Fantaisie à Liszt et, ce dernier, offre sa Sonate au compositeur allemand. Le défi d’une seule prise est redoutable. Après Grosvenor, on admire le travail du pianiste français qui joue la concentration de l’écriture, la clarté épurée des premiers accords. Il va à l’essentiel, organisant les grands blocs sonores, n’évitant pas quelques duretés avec un Yamaha CFX qui déçoit, lui aussi, par ses couleurs pâles. Sa neutralité de timbres est contrebalancée par la tenue de la narration, le maintient d’une tension où l’on sent que toute digression peut conduire à la faute. Bien des contrechants sont ainsi peu soulignés, bien des dynamiques demeurent contenues. Fonlupt se livre enfin dans l’andante sostenuto suivi du quasi adagio. On a le sentiment qu’il reprend sa respiration naturelle nullement déconcentré par les inévitables toux du public. Le beau climat interrogatif au début de la fugue et l’engagement dans tout le finale – malgré l’oubli de quelques notes avant le presto, notes intenables nerveusement quand les doigts se grisent de leur vélocité – referment une lecture d’une haute composition intellectuelle.

La Fantaisie de Robert Schumann ouvre le disque bien à propos. Son interprétation nous paraît, en effet, d’un intérêt supérieur à celui de la Sonate. Le premier mouvement (« Jouer de bout en bout de manière fantasque et passionnée ») libère tout son caractère épique, sa grandeur qui mêle aussi bien l’expression du désespoir que la révolte et la colère. Le jeu engagé de Fonlupt multiplie les variations de touchers, de la douceur à la violence. Le deuxième mouvement au rythme si délicat à assurer, traduit l’esprit de la marche héroïque beethovénienne et les sauts d’octaves écrits à l’extrême limite de ce qu’il est possible de rendre, sont assumés avec panache. Les micros sont oubliés et c’est tant mieux. Le finale est d’une hauteur de vue rare. Il est très exactement Langsam getragen (Lent et soutenu), débutant dans un beau climat de rêverie nocturne. Il faut faire avec les couleurs bien neutres du clavier pour passer du murmure au cri, de l’exaltation charnelle à l’exaltation mystique, de Schubert à Beethoven, en somme. Cette partition majeure du répertoire romantique prend alors une dimension qui dépasse de loin les contraintes sonores de l’instrument. Un très beau récital dominé sans conteste par la Fantaisie.

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