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Lieder de Schoenberg par Joo Cho et Marino Nahon

La soprano coréenne est au côté du pianiste italien dans cette monographie où deux recueils de Lieder de jeunesse (op. 2 et op. 6) précèdent Le Livre des Jardins suspendus op. 15, la première œuvre de grand format du Viennois délivrée de toute référence tonale. 

Les Quatre Lieder de l’op. 2 (1899-1900) sont dédiés à son professeur et ami Alexander Zemlinsky dont Schoenberg deviendra le beau-frère. Y sont mis en musique trois textes de Richard Dehmel, un poète « qui lui a ouvert une nouvelle voie lyrique » dira le compositeur et qu’il sollicite la même année pour son poème symphonique La Nuit transfigurée. L’album s’ouvre par Erwartung (Attente), un premier chef d’œuvre irradiant une lumière singulière dans la transparence de l’écriture pianistique. La ligne mélodique est épurée, chantée avec une grande délicatesse par la soprano . Sa diction est claire et sa voix longue, à l’aise dans les déploiements parfois éruptifs de la mélodie (Erhebung). Dehmel ne revient qu’une seule fois (Alles) dans les Huit Lieder op. 6 écrits entre 1903 et 1906 où sont conviés huit poètes différents. Les textes sont le plus souvent liés à l’amour, où la voix s’éploie dans un lyrisme généreux, ourlée par le contrepoint parfois dense du piano qui met à mal la syntaxe tonale. Der Wanderer sur un poème de Friedrich Nietzsche (n° 8) semble regarder vers Schubert avec son motif obstiné au piano et ses changements d’éclairages sollicitant tous les registres de l’instrument et de la voix. Jamais à la peine, Joo Cho assume les exigences d’une ligne mélodique très sinueuse dans une tension expressive souvent extrême.

Le ton change et la musique aussi dans Le Livre des Jardins suspendus, quinze Lieder sur les poèmes du symboliste allemand Stefan George (1868-1933). L’histoire est celle d’un amour malheureux sur fond de jardin oriental (ceux de Babylone), qui n’est pas sans évoquer l’épisode tragique de la relation amoureuse entre Mathilde Schönberg et l’ami peintre Richard Gerstl. L’écriture pianistique est plus économe et la voix suit les moindres inflexions du texte entre confidence et effusion lyrique dans une mouvance expressionniste et un langage désormais atonal. Soumise à des dynamiques extrêmes, du ppp au fff, la voix de Joo Cho reste flexible, trouvant les couleurs et la sensibilité, l’énergie et la véhémence pour servir le texte avec une maîtrise technique sidérante. Le piano n’est pas en reste, complémentaire de la voix et trouvant le juste équilibre avec elle. Ses préludes superbes qui permettent d’entrer dans une sphère poétique plus mystérieuse et secrète (Als wir hinter dem beblümten Tore n° 11) préfigurent les Six petites pièces op. 19 du compositeur. Joo Cho chante sotto voce, dans un « infra-lyrisme » d’une grande beauté. La partie de piano avec prélude et postlude (étonnamment proche de la Sonate op. 1 de Berg écrite la même année) s’émancipe dans le dernier numéro plus développé, Wir bevölkerten die Abend-düstern Lauben. Le Lied prend des allures de monodrame où la voix « dit » autant qu’elle chante, annonçant l’esthétique du Pierrot lunaire.

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