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La scordatura ou le désaccord de l’âme : Biber par Meret Lüthi

La violoniste et son ensemble bernois Les Passions de l’âme se mesurent avec brio au défi technique lancé par Biber dans son Harmonia artificioso-ariosa.

Scordatura: manière d’accorder les instruments à cordes différemment de l’accord habituel. La tension des cordes est ainsi modifiée, de même que l’ambitus de l’instrument. Cela permet de varier le timbre du violon et, surtout, de caractériser différemment chaque tonalité. A l’époque baroque, on sait que les tonalités sont associées à des affects différents (d’après Mattheson, sol mineur est tendre, la majeur brillante, ré mineur paisible, etc…). C’est cette mise en couleur des affects que Biber recherche dans son écriture violonistique et la scordatura en est l’un des outils (c’est cette même technique qu’il a utilisée pour les Sonates du Rosaire). Son Harmonia arificioso-ariosa est un cycle de sept partitas (ici nommées Partias) en trio : cinq sont pour deux violons, une pour violon et alto, la dernière pour deux violes d’amour. Les deux violons joués ici par et , ainsi que l’alto d’Anja-Regine Graewel, sont des instruments historiques dûs au célèbre luthier Jacobus Stainer.

Une très grande variété est apportée à l’instrumentation de l’accompagnement dans ces pièces dont l’enregistrement s’est étalé sur six années. En plus de la formation traditionnelle violoncelle/violone/clavecin ou orgue/théorbe ou guitare, Les Passions de l’âme se sont adjoint des percussions et un dulcimer (sorte de tympanon). Ces mélanges variés apportent un certain exotisme à des musiques écrites à une époque où les Turcs sont aux portes de Vienne. La première partita, en ré mineur, en est un bon exemple: une gigue aux variations virtuoses fait appel aux cordes frappées du dulcimer et aux percussions indiennes, et une sarabande variée nous transporte en Espagne où il nous semble entendre un accompagnement de castagnettes, avant une étonnante coda avec tambourin. De nombreuses danses à variations nous font voyager d’un monde à l’autre, avec de brusques changements d’affects et un sens des contrastes caractéristiques de la musique de Biber. Citons la Ciacona variée qui conclut la partita en la majeur et une superbe Passacaglia à la fin de la partita en sol mineur, où les percussions rejoignent les cordes dans les couplets.

Meret Lüthi et son ensemble nous entraînent dans un monde coloré, où les bariolages des violons et la liberté de l’accompagnement nous donnent l’impression que les musiciens s’amusent. Et l’on oublie la prouesse technique pour se livrer au plaisir communicatif de ces musiques débridées.

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