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Même épurée et raccourcie, Alcina flamboie à Strasbourg

Si l’intelligence est la capacité à s’adapter, alors c’est une production très intelligente d’Alcina que nous propose l’Opéra du Rhin, puisque les contraintes liées au déconfinement ont entrainé des choix qui, loin de réduire le chef d’œuvre de Haendel, exaltent sa vérité dramatique et sa beauté.

Rattraper un spectacle bloqué par le confinement quand celui-ci se termine n’est pas chose facile. L’Opéra du Rhin a donc fait le choix de maintenir Alcina dans son agenda, mais de supprimer la mise en scène, le chœur, les récitatifs et quelques airs ou duos (plus d’un tiers, quand même…), pour proposer au public une version « de concert » abrégée. On s’attendait donc à un concert d’opéra façon « oratorio », ce qui ne manque pas de piquant chez un compositeur où la différence entre les deux genres est pour le moins ténue et parfois ambiguë. Paradoxalement, le spectacle nous replonge au cœur du drame, au plus vivant et au plus palpitant de l’œuvre. D’abord, les récitatifs ont été remplacés par un récitant qui joue parfaitement son rôle de resserrer l’intrigue dans les grandes lignes, la rendant plus claire et davantage concentrée sur le personnage principal et son évolution psychologique. Ensuite, les chanteurs se livrent à un jeu de scène très léger mais très juste. Les costumes, subtilement choisis à la limite entre le costume de scène et la tenue de soirée sont parfaits, et les éclairages très efficaces dans leur discrétion. L’orchestre, placé au centre de la scène, signale, par sa présence et par l’ampleur du son, la prééminence de la musique, ce qui permet de laisser pleinement s’épanouir le génie dramatique de Haendel. Pourtant fortement tronquée, épurée de tout récitatif, la partition n’a pas seulement survécu : elle est magnifiée par la simplicité du décor (tout juste un fauteuil, à peine bousculé…) et la sobriété du jeu scénique, devenus secondaires devant la musique qui peut jouer pleinement son rôle. Séduction, doute, joie, hypocrisie, désespoir, nostalgie… tous les sentiments, tous les affects humains de l’intrigue sont rendus dans leur intensité première. C’est donc une réussite adroite dans des circonstances particulières : de la transparence, de la simplicité, de la modestie, et voilà le théâtre en musique – l’opéra ! – qui renait dans toute sa puissance intrinsèque, dans toute sa poésie. Prima la musica ! Au fait, qui est derrière cette belle réussite ? Ni la régie, ni l’éclairage, ni le choix des costumes ne sont signés.

Prima la musica, oui, et elle est particulièrement bien servie ce soir. Principal artisan de ce succès, l’ joue comme dans ses meilleurs jours. le met certes en mode baroque, avec une battue alerte, des phrases courtes, nettes et précises, mais le son reste celui d’un orchestre classique avec des cordes moelleuses et des cuivres bien brillants, pour notre plus grand plaisir. Et bien sûr, la cohésion est parfaite. Le plateau est lui aussi d’une grande homogénéité, et de haut niveau. donne de l’enchanteresse une interprétation superlative, frôlant de très près le souvenir d’Arleen Auger. Pulpeuse, racée, incandescente dans ses artifices de séduction comme dans la sincérité de sa souffrance, elle donne à sa virtuosité transcendante sa fonction véritable : celui de mettre l’âme à nu. Son « Ombre pallide », quand Alcina comprend la vanité de ses artifices, est un moment de magie. Plus enfantine, plus innocente, la Morgana d’ n’est pas moins impressionnante de virtuosité, et son « Tornami a vagheggiar » est étourdissant. fait de Ruggiero un héros mâle et déterminé, lui aussi très excitant d’agilité dans « Sta nell’ircana ». Bradamante bénéficie de la voix de velours noir de , de son énergie ardente et encore une fois d’une virtuosité à toute épreuve. Les hommes, et Arnaud Richard, ne déméritent pas dans ce groupe de femmes épatantes, et la jeune Clara Guillon aussi tient crânement son rôle, dans une vocalité et un style impeccables. Deux heures de bonheur véritable, et un déconfinement très réussi pour l’Opéra du Rhin.

Crédits photographiques : © Klara Beck

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