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Sonates de Beethoven et ses contemporains par le duo Brüggen-Plank

Le duo constitué par Marie Radauer-Plank et Henrike Brüggen replace dans son environnement créateur, l’ultime sonate pour violon et piano de Beethoven. Mais au terme du parcours, l’agent de liaison l’Archiduc Rodolphe de Habsbourg, dédicataire également de la sonate de Voříšek inscrite au programme, semble en être plutôt le véritable fil conducteur.

Reinhard Goebel depuis la dissolution de Musica Antiqua Köln, se passionne comme chef et musicologue pour l’époque classique austro-germanique et explore en particulier les répertoires du début du XIXᵉ siècle en ces contrées. Il signe ici un passionnant quoique touffu texte de présentation et a probablement guidé le choix pointu de ces trois partitions quasi contemporaines. Si on ne présente plus la dixième et ultime Sonate pour violon et piano opus 96 de Beethoven (1812), créée par le Français Pierre Rode, violoniste « impérial » de passage à Vienne, elle est ici replacée dans son contexte historique, et couplée avec deux œuvres pour même formation quasi contemporaines. Celle de Voříšek (opus 5) composée vers 1809, influencée par Mozart : voire, c’est peut-être vrai pour sa partie de violon peu virtuose, en retrait face aux frasques volubiles et bondissantes du piano. Mais n’oublions pas que le compositeur bohémien fut le créateur du genre impromptu et son écriture pianistique évoque sans conteste davantage Hummel ou Weber ; et celle de l’archiduc Rodolphe dans la tonalité tourmentée de fa mineur, qui rappelle, non sans un certain sentiment épigonal, davantage les sonates de la première manière de son éminent professeur et protégé, Beethoven, en particulier l’opus 30 n° 2 dont elle reprend exactement le plan-masse.

Le tandem constitué depuis treize ans par la violoniste Marie Radauer-Plank et la pianiste Henrike Brüggen avait déjà deux belles réalisations discographiques à son actif, publiées chez Genuin, consacrées à Szymanowski et plus récemment à Enesco (cette dernière nominée aux IMCA-Awards en 2019). Cette première contribution pour l’aventureux label Audax les révèle sous un nouveau jour, dans ce répertoire classico-romantique peu fréquenté, et donné – ce qui est plutôt rare sous ce label – sur instruments modernes. Pour attachante que soit cette interprétation, la concurrence dans l’opus 96 beethovénien est sans appel (Faust-Melnikov / HM ou Gatto-Libbeer/ Alpha, pour nous en tenir à deux versions relativement récentes), en raison d’un relatif déséquilibre entre partenaires, tant lié à une captation parfois problématique qu’à la conduite du discours. Mais en ce disque précieux, et le tout est supérieur à la somme des parties.

L’album a été capté en deux prises distinctes à quelques semaines d’intervalle en septembre 2019, en la célèbre Jesus-Christus Kirche de Berlin-Dalhem, avec une différence notable de perspective sonore. Dans la sonate très impromptue de , le piano peut sans problème passer à l’avant-plan – car comme l’indique sa page-titre il s’agit d’une sonate pour piano avec accompagnement de violon. La pianiste Hennike Brüggen mène la danse avec un brio et un sens du rebond rythmique assez exceptionnel (scherzo et final) mais projetée à l’avant-plan par une prise de son biaisée, la structure dialogique de l’œuvre, si poétique et essentielle, s’étiole, et la violoniste Marie Radauer-Plank semble suivre les intentions de sa partenaire de loin en loin plutôt que de les anticiper. Sa sonorité dans l’aigu est quelque peu gercée, par la faute d’une réverbération durcissant ou crispant la sonorité. La captation de quelques semaines postérieures, et sous les auspices d’une autre équipe technique, de la Sonate en fa mineur, due à l’Archiduc Rodolphe d’Autriche rétablit un équilibre entre partenaires même s’il faut déplorer ici et là quelques minimes scories, dans le jeu de la violoniste, un démanché un peu hasardeux (allegro initial) ou ailleurs une justesse un peu fragile au fil de l’allegro quasi presto final. Mais pour cette œuvre rare au disque, voici une version globalement satisfaisante et de bonne tenue, sans faute de goût, juste un peu timide.

Au demeurant, voici un copieux programme aux deux tiers quasi inédit et passionnant, sans concurrence au catalogue dans des interprétations de bonne facture. Un disque utile pour mieux cerner l’essor de la sonate pour violon et piano dans la Vienne à l’époque de transition entre classicisme et romantisme et dans l’ombre et le sillage du géant beethovénien : un CD que l’on rangera de préférence donc à…. Rodolphe d’Autriche, personnage complexe, mi-aristocratique mi-épiscopal, mécène attentif, pianiste aguerri et compositeur émérite.

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