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Le festival Musiques Démesurées, entre tradition et contemporanéité

Dialogue, fusion ou appropriation… La thématique de la 22e édition du festival Musiques démesurées à Clermont-Ferrand, « tradition et contemporanéité », est abordée selon différentes approches et points de vue.


En cette année particulière, le festival Musiques démesurées aura proposé tous les modes de diffusion : en salle pour son concert d’ouverture, en streaming en février dernier avec l’Orchestre national d’Auvergne, et sous un format hybride entre ces deux possibilités pour la suite du festival lors de ce dernier week-end. Les concerts sont raccourcis pour respecter un couvre-feu toujours en place, mais la création contemporaine est bien là.

Des pieds et des mains : la « to do list » de 2e2m et de la Soustraction des Fleurs

Entre nom désormais bien connu dans le monde de la musique contemporaine, ou premiers pas d’une nouvelle génération de compositeurs, le programme des deux ensembles ne manque pas de saveurs. 2e2m dans un format réduit de quintette à vent interpelle le spectateur dès son arrivée par sa disposition. Le hautboïste Jean-Marc Liet et le flutiste Jean-Philippe Grometto sont d’abord répartis dans la salle avant de rejoindre sur scène leur trois comparses. L’œuvre Mother Lode III d’ explore en effet la spatialisation des vents pour se rapprocher au plus près de la nature du son qui est de se propager, et non de le focaliser tel que pourrait le contraindre un positionnement « classique » de concert. Créée en 2017 dans les locaux du Musée Śląskie en Pologne, l’œuvre est construite en trois parties. Ici, les instrumentistes à vents interprètent la dernière partie qui leur est consacrée, propageant une subtile sonorité qui mêle, entrecroise ou individualise celle du basson, de la flûte, du hautbois, de la clarinette et du cor au centre du plateau.

Thématique de cette 22e édition, la tradition et la contemporanéité dialoguent, se côtoient, sans véritablement fusionner, chaque partie du concert étant réservée à l’un ou l’autre des deux ensembles. S’enchaînent donc les musiques traditionnelles revisitées par La Soustraction des Fleurs, trio composé des deux violonistes Jean-François Vrod et , et des percussions de Sylvain Lemaître, qui interviendra seul une seconde fois pour le même type de propositions. Des sonorités contemporaines se diffusent avec finesse au sein de consonances plus populaires, et les instrumentistes attestent d’une imagination débordante pour exploiter toutes les variations de timbres imaginables, Jean-François Vrod disposant sur son chevalet du papier aluminium, parant son instrument à cordes de deux ressorts, et Sylvain Lemaître jouant à même le sol avec plusieurs baguettes non-identifiées.

Le CNSM de Lyon est dans cette programmation bien représenté, avec les deux créations du jour, celle de Frédéric Auirer, Sagittaire, dont le geste libre cherche à « raconter » à sa façon, plaçant la sensation auditive et l’évocation au centre de la démarche compositionnelle ; et celle de la jeune compositrice , qui a aujourd’hui le vent en poupe, et qui matérialise dans Embruns pour quintette à vent une finesse d’écriture perceptible dans cette musique plus descriptive. L’association de cette thématique et de l’instrumentation permet une approche lisible et poétique.


Quand la musique traditionnelle auvergnate s’empare d’un classique de la musique contemporaine

En bien ou en mal, on ne sort pas indemne de cette heure de musique que nous a réservée l’ensemble bien connu dans la région qu’est La Nòvia. Pour le dernier concert du festival, la thématique « tradition et contemporanéité » est prise sous l’angle de l’appropriation par un ensemble spécialisé dans la musique traditionnelle régionale, d’un classique de la musique contemporaine : In C de .

Le rapprochement interpelle, mais il est aussi cohérent, puisque cette œuvre musicale, considérée comme les débuts de la musique minimaliste répétitive, se fonde sur une improvisation autour de cellules mélodiques, ici très courtes, marquée rythmiquement par les pieds des musiciens, comme c’est souvent le cas dans la musique populaire traditionnelle. Selon les indications du compositeur américain, « tous les interprètes jouent la même partition de 53 motifs à répéter […]. Chaque interprète a la liberté de choisir le nombre de répétitions avant qu’il ne passe au motif suivant. Aucune règle ne fixe le nombre de répétitions ». Mais le parallèle s’arrête là.

Effet hypnotique ou angoissant selon les sensibilités, les dix musiciens de La Novia déroulent comme attendu un tissu musical qui semble tourner sur lui-même mais évolue lentement. Toute notion de durée est proscrite, même si une cinquantaine de minutes est nécessaire au groupe pour livrer sa version singulière.

Singulière en raison des instruments choisis : avec des instruments de musique classique, l’atmosphère y est essentiellement contemplative et vaporeuse, même si certaines dualités peuvent jaillir selon les inspirations des interprètes au gré de l’évolution des cellules mélodiques ; mais ici, violons, vielles à roue, béchonnet (une sorte de cornemuse à soufflet venant du nord de l’Auvergne), cornemuse, cabrette (musette auvergnate), et banjo délivrent des sonorités rêches et âpres, intensifiées par leur manipulation obsédante qui relève d’une vraie performance physique et mentale !

Crédits photographiques : © E. Kongs ; La Novia © Carmen M.

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