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Inédits captivants de Szell dirigeant l’Orchestre de Cleveland

Sony Classical sortit un coffret « The Complete Columbia Album collection » puis Warner, un boitier réunissant « The Warner Recordings », parutions qui firent suite à plusieurs éditions comprenant notamment le legs Decca-Philips. Le double CD que publie le label anglais a l’intérêt de présenter une majorité d’inédits en CD, captés en mono et stéréo. Ils sont fort bien remastérisés.

Les bandes sont extraites de gravures commandées par The Book of the Month Club, société américaine qui popularisait les grandes œuvres du répertoire, ce que la plupart des pays occidentaux firent lorsque la démocratisation de la musique classique était (encore) une ambition. De fait, l’Orchestre de Cleveland prit pour des questions de droits, le nom savoureux “d’Orchestre symphonique d’appréciation de la musique”. Dans un remarquable texte, Lani Spahr présente longuement le contexte des enregistrements ainsi que le travail de restauration de ces bandes. Les années 1954-1955 marquèrent, en effet, le basculement de la monophonie vers la stéréophonie.

Comparons ces témoignages avec les gravures officielles de Cleveland. Hormis quelques concertos pour violon, (1897-1970) enregistra peu la musique de Bach. La Suite orchestrale n° 3, une première en CD, bénéficie d’un orchestre allégé et d’un continuo au clavecin sur le devant de la scène. Szell “déromantise” la partition. Affirmer qu’il fut “baroqueux” avant l’heure serait toutefois excessif… Vltava (le nom allemand de Moldau est inapproprié) extrait de Ma Patrie de Smetana est d’une efficacité remarquable frisant même une certaine froideur en regard des versions de 1951 et 1963. La monophonie met au premier plan les cordes et les bois de Till Eulenspiegel. L’énergie et la précision sont époustouflantes, supérieures aux lectures de 1949 et de 1957, alors que cette dernière bénéficie de la plus-value stéréophonique. Chaque épisode de l’œuvre est comme mis en scène, théâtralisé. Le premier disque se clôt avec la Symphonie n° 39 de Mozart. Il fut l’un des compositeurs-phare de la discographie du chef. Une fois encore, le contrôle des équilibres, notamment des dynamiques et des accents sidère. Les premiers violons chantent avec souplesse, davantage que dans les moutures de 1947 et 1960 : nul attendrissement dans l’Andante, joie populaire et rustique dans le Menuet, devenu une grandiose sérénade… C’est une conception sobre et lyrique à la fois, que l’on retrouve chez Erich Kleiber et Toscanini. Szell se montre comme un “anti-Walter”. On admire plus qu’on est ému.

L’Ouverture pour une Fête académique ainsi que les Variations sur un thème de Haydn de Brahms débutent le second volume, entièrement en stéréophonie. Dans l’Ouverture, on ne retrouve pas le climat de mystère qui prévaut dans la lecture de 1966. Ici, prime l’efficacité avec un génial premier cor, Myron Bloom. La version “officielle” des Variations (1964) s’incline devant la présente édition, un “must” de la discographie de Szell et de Brahms ! Elle parut chez United Archives (ex-bandes Epic) et les plages sont indexées, contrairement à l’édition Sony. Ces Variations saisissent par la saveur des bois et la souplesse narrative de la direction. L’engagement est d’une énergie folle, d’une chaleur et d’une intensité rares. La Symphonie n° 4 de Schumann est moins marquante : prise à bras le corps, sans une once d’épanchement, elle ne possède par la noblesse des témoignages studio de 1947 et 1960. Ici, l’urgence virtuose prime et l’ensemble de la structure repose sur les premiers violons souvent agressifs. On a reproché parfois – à juste titre – la brutalité de la direction de Szell et c’est l’impression que donne le premier mouvement. Le thème du hautbois dans la Romance est une « bouffée d’oxygène » dans une conception pour le moins étouffante. Le Scherzo réduit à son impact rythmique et le finale “cassant” nous font regretter, à la même période, le premier Bernstein ainsi que Cantelli, Furtwängler, Krips, Monteux et Boult. La lecture de 1961 (Sony) de la suite de l’Oiseau de feu offre une transparence cristalline avec des bois d’une fantaisie inouïe. L’approche est à la fois sensuelle et tenue rythmiquement. La lecture de 1955 que nous entendons est plus “sèche” (il est vrai que la prise de son agressive dans les aigus et fortes n’arrange rien). Elle paraît froide, efficace et déconnectée du ballet. Elle rappelle la version décantée de Stravinsky dirigeant sa propre partition.

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