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La poésie musicale d’Edith Södergran en résonance avec l’âme finnoise

Le destin d’Edith Södergran fut marqué par la maladie, la solitude et le spectre de la mort. Elle choisit l’écriture, et plus particulièrement la poésie, pour exprimer une vaste gamme de sentiments. Elle qui passa telle une comète à distance de ce « pays qui n’est pas ».

Edith Södergran et le pays qui n’existe pas

Edith Södergran voit le jour en Russie, à Saint-Pétersbourg, en 1892. De nationalité finlandaise, à l’image de la société cultivée et aisée du pays, elle est d’expression suédoise. Elle parle couramment allemand et écrit en suédois, allemand, français et russe. Edith élargira ses pôles d’intérêt en se rapprochant des idées de Nietzsche et de la théosophie.

Son père décède en 1907, vaincu par la terrible tuberculose endémique, maladie redoutée qu’on allait lui diagnostiquer à son tour l’année suivante. Cette découverte est contemporaine de ses débuts poétiques et prélude à ses nombreux et longs séjours en sanatorium en Finlande et en Suisse. La révolution russe de 1917 ruinera par la suite la famille Södergran qui découvrira ainsi la pauvreté, la faim, l’isolement social et l’incertitude du lendemain ; la guerre civile qui s’ensuit ne manque pas de l’interroger douloureusement. Elle décède à Raivola en Carélie en 1923, à l’âge de 31 ans, vaincue par le terrible bacille de Koch, mal d’un autre siècle alors incurable. Elle aura ainsi lucidement résumé son passage douloureux sur Terre : « Ma vie fut une brûlante illusion /Mais il est une chose que j’ai découverte / Une chose que j’ai véritablement conquise / Le chemin du pays qui n’est pas. »

La poésie d’Edith Södergran porte des influences en provenance de plusieurs avant-gardes du début du XXe siècle et s’accompagne d’un certain modernisme naissant dans son pays. Ses réflexions l’interrogent quant au problème de Dieu et se ressentent en partie dans son écriture d’inspiration mystique. Il est avéré que ces pensées l’aidèrent, au moins en partie, à supporter son difficile parcours. Son catalogue relativement mince fut constitué sur cinq années seulement pendant lesquelles, solitaire, elle initia une écriture et une pensée modernes en acceptant non sans courage son destin, et en en tirant l’essence de son être au monde.

Son existence recluse mais non totalement fermée, l’a conduite à élaborer une œuvre à la fois romantique, symboliste, idéaliste et pour certains saupoudrée d’audace. Elle resta largement éloignée, mais sans le dédaigner, du réalisme. Son tempérament complexe ne facilita aucunement l’établissement de contacts approfondis avec ses contemporains. Elle expose une pensée pure et ardente, riche des désirs et des stigmates d’une société aux prises avec tant de questionnements. Dotée d’un physique plutôt ingrat, elle vécut à l’écart et ne rencontra jamais l’âme sœur bien qu’elle éprouvât une forte attirance pour l’écrivaine et critique d’Helsinki Hagar Olsson (1893-1978).

Sa poésie met en avant autant de symboles que de photographies provenant de son monde intérieur ou de la société environnante. La proximité de la mort n’amoindrit pas vraiment son désir de vivre et souvent la guida vers des fulgurances bien que simples en apparence mais témoignant aussi d’une volonté d’autoanalyse courageuse et de la signification de son existence qui lui apporta tant de souffrances mal dissimulées. Sa recherche vaine du bonheur la poussa à se concentrer sur sa douleur, son espérance entretenue par le désir et son univers secret. Elle accompagne ses déceptions de ces vers prégnants : « Il vient un jour où l’enfer est vide /Où le ciel est fermé… / Il ne nous reste qu’une libellule / Dans le pli d’une feuille. »

Dans un moment de désespoir lucide elle crie : « Mon cœur aspire au pays qui n’est pas ! Car je suis lasse de désirer ce qui est. » Le panthéisme qu’elle partage avec nombre de nordiques transparaît dans cette assertion : « Il n’est pas nécessaire de prier, on regarde les étoiles et on a le sentiment de vouloir se prosterner dans une adoration muette ». La mort n’oubliera personne, ce dont elle est persuadée, arguant avec un certain humour : « La mort va et vient, les joues roses, parlant à tout le monde. » Mais l’attente n’en finit pas de la torturer et l’épuise : « car tout ce qui est, je suis lasse de le désirer. »

Un sentiment de dépit surgit régulièrement, comme dans son poème intitulé La dernière fleur de l’automne : « Je suis la dernière fleur de l’automne… / Je suis la plus jeune graine du printemps mort, / Il est si facile de mourir la dernière… » Sentence s’opposant cruellement à l’espoir désappointé de La Rose : « Je suis elle car j’ai poussé dans le jardin de mon amant. / Dehors sous la pluie printanière j’ai bu le désir, / Dehors sous le soleil j’ai bu le feu / Maintenant je suis ouverte et j’attends. »

Elle sait également s’émouvoir et respirer plus librement lorsqu’elle écrit : « Sans beauté, l’homme ne vit pas une seconde. » Le principe de réalité souvent combattu par son tempérament méditatif l’amène à formuler : « Déjà j’entends le choc brutal du réel / sur mes rêves fragiles, fragiles. » Mais régulièrement, elle retourne sans tarder au douloureux constat suivant : « Je suis un pas vers le hasard et la ruine », assertion qu’elle confirme résolue : « Il ne faut pas déranger les cercles rares du silence et de la solitude… Toute ma vie je serai celle qui se tait. » (Désir de couleurs) Edith rêve et espère, mais le plus souvent confrontée à sa concrétude désespère, elle se plaint que « la vie traîne des pieds » (Nuages errants).

Le temps hostile passe inexorablement et ses poumons renoncent peu à peu à accomplir leur fonction vitale, elle ne peut s’empêcher de crier : « La vie ressemble surtout à sa sœur, la mort. » (La sœur de la vie). Proche pendant au poème La Vie où elle déplore : « La vie, c’est le bonheur tout proche qui nous échappe. » Effet d’une solitude désespérante confirmée dans Attente de l’âme : « Je suis seule, j’attends/ Je n’ai vu passer personne. »

La production littéraire assez mince d’Edith Södergran comprend cinq recueils de poèmes centrés aussi sur les thèmes de l’amour, du respect de la nature nordique, du tragique de l’histoire. Elle suffira néanmoins à assurer sa postérité. Ces leitmotiv se trouvent dans Dikter (Poèmes) de 1916, Septemberlyran (La Lyre de septembre) de 1918, Rosenaltaret (L’Autel de roses) de 1919, Framtidens skygga (L’Ombre de l’avenir) de 1920 et Landet som icke är (Le pays qui n’existe pas) de 1925. Sentant la fin annoncée se rapprocher inexorablement, elle semble attendre l’issue fatidique lorsqu’elle assure dans le poème éponyme : « Ma vie, ma mort et mon destin, je vous salue. » Et de conclure : « Quand ma volonté se brisera, je mourrai. »

Ainsi qu’il l’a justement analysé dans un brillant article pour la Revue germanique en 1971, Régis Boyer a examiné les structures de l’imaginaire chez Edith Södergran. La clé de ses réflexions repose sur cette phrase de la poétesse : « Je laisse mon instinct édifier ce que contemple mon intellect aux aguets. » Il avance à propos la réflexion suivante : « Évidentes ou bizarres, simples ou recherchées jusqu’à l’artifice, les images constituent le climat normal de l’inspiration d’Edith Södergran. » Le désespoir trouve une terrible solution fictive et fantasmée dans ce slogan de fin : « Je suis la dernière fleur de l’automne… Je refermerai les portes de la mort. »

On se laissera guider par son inspiration saisissante présente dans sa description du fugitif, des idées métaphysiques, des pensées inspirées par l’approche de la mort tantôt angoissées tantôt apaisées, par la critique des hommes, par la nature vénérée, par les étapes de sa vie tragique et de sa déréliction, par ses réflexions sur le pays tant espéré et obstinément imaginaire. Quatre-vingt-seize ans après sa disparition, Edith Södergran, en dépit de la brièveté de sa vie, occupe une place de choix indiscutée au Panthéon de la poésie et de la pensée universelle. Revanche dérisoire d’une postérité reconnaissante ?

Quelques musiques finlandaises inspirées par la poésie d’Edith Södergren

Elle qui écrivit une « Ode à Jean Sibelius » ne fut jamais mise en musique par le génial compositeur qui terminait son parcours créateur à l’époque de la mort de la poétesse. Mais plusieurs dizaines de compositeurs nordiques ont consacré leur talent à l’illustration musicale des poèmes d’Edith Södergran.

Un compositeur, finlandais également, contemporain de Sibelius qu’il connaissait bien, (1878-1951), très célèbre de son vivant grâce à ses talents de pianiste virtuose et à ses partitions instrumentales appréciées par les mélomanes (pièces pour piano seul et concertos pour piano) a laissé un corpus de haute qualité réservé à la voix (soliste et chœur) pour lequel il visita un grand nombre de poètes scandinaves et finlandais. Il met en musique avec une grande sensibilité Nocturne d’Edith Södergran pour chœur d’hommes.

Si le nom de (1910-1961) est largement oublié aujourd’hui, il se fit remarquer comme chef de chœur et chef d’orchestre pendant de nombreuses années et comme enseignant à l’Académie Sibelius d’Helsinki. Ses compositions ne se sont pas imposées. Il a mis en musique pour chœur d’hommes Madone nocturne et aussi sur le même poème une version pour voix et piano en 1948.

L’intérêt éveillé par la littérature de Södergran concerne également un des chefs de file des modernistes, (1911- 2006), qui compose son opus 87 (1987) pour soprano, flûte et percussion autour de Triomphe d’être.

L’un des compositeurs finlandais majeurs de notre époque, (1928-2016) a mis en musique des textes de sa compatriote décédée cinq années avant sa naissance. L’œuvre de Rautavaara embrasse avec succès et talent de nombreuses esthétiques fort distinctes. Ce créateur, né dans une famille de musiciens renommés, reçut les encouragements de Sibelius au tout début de sa carrière. Sa curiosité intellectuelle sans limite le conduisit à aborder des genres ayant peu de points communs entre eux avec une ouverture d’esprit exceptionnelle. Dans un texte de 2003, Rautavaara se rappelle avoir mis en musique des poèmes de Södergran à l’époque où il était encore écolier. Il revient vers la poésie de sa compatriote au cours des années 1980 précisant que ce retour constituait une sorte de redécouverte « d’un monde de beauté perdue ». Il s’agit du court cycle de Trois chansons intitulé Dans le jardin de ma bien-aimée comprenant les poèmes : Dans les vastes forêts, Parmi les pierres grises, Chat porte-bonheur. Ces musiques pour voix et piano datent des années 1983-1987.

De 1983 date également le cycle La Cathédrale pour chœur mixte avec soliste, d’une durée de 16 minutes environ, créé cette même année à Uppsala (Suède) par le Chœur de chambre de la Radio suédoise. Le compositeur précise : « Comme poète, Södergran, est constructeur de cathédrales, et qui plus est, de cathédrales gothiques ». Il pose ses notes sur les poèmes suivants : Sur la tombe de Nietzsche, Les étoiles, Le tourbillon de la folie, Suis-je un imposteur ? Sur les marches de l’Himalaya, La couronne qui n’a jamais orné mon front… Je la dépose à tes pieds. Rautavaara illustre merveilleusement ce cycle assez bref mais majeur. Bien que l’écoute ne soit pas aisée, elle correspond à l’essence du monde de la poétesse. Il adapte aussi pour chœur mixte Dans les vastes forêts.

(1944-2008), moderniste nordique et influencé par la culture japonaise, a élaboré un vaste catalogue. Il a composé Quatre chants sur des poèmes d’Edith Södergran, son op. 58, qui retient La vie, L’enfer, Attente de l’âme et La douleur.

(né en 1948), élève du fameux , a connu un réel succès avec des œuvres concertantes néoclassiques et sa musique vocale. Il fut inspiré par la poésie d’Edith Södergran dont il mit en musique en 1980 Le Pays qui n’est pas et L’ombre du futur conçus pour soprano, quatre trompettes, quatre trombones et tuba inclus dans Hamlet, op. 38 n° 1, créé en 1981.

Amie de et d’autres modernistes finlandais depuis des décennies, (née en 1952) qui vit en France depuis très longtemps, fait montre d’une curiosité littéraire intense et étendue. La poésie de Södergran n’a pas manqué de l’intéresser comme en témoigne sa mise en musique de L’épouse, Le jardin endeuillé, Ma vie, ma mort, mon destin, un texte délicat et métaphorique, Le jardin en deuil, Chat porte-bonheur en choisissant en 1977 l’effectif suivant : soprano, 2 flûtes et 2 percussions. D’autres poèmes ont retenu son attention et engendré une musique à la fois moderne et proche de ses racines.

Né en 1956 et décédé en 2015, , élève des célèbres Aulis Sallinen et , pédagogue et compositeur, laisse une œuvre assez abondante (pour orchestre, concertos, musique de chambre, œuvres vocales). En 1986, Six Poèmes « La Nuit étoilée », op. 35, illustrent les mots de Södergran en faisant appel à un soprano, piano, nombreuses percussions et une dizaine de cordes jouées dans le registre grave. Cet opus est consacré aux six textes suivants : Soir, La lune, La nuit étoilée, Le secret de la lune, Juste avant l’aube, L’aube.

La renommée internationale de est un fait bien établi. Ce compositeur né à Helsinki en 1958, diplômé de l’Académie Sibelius et élève des fameux et , a abordé tous les aspects de la musique occidentale qu’il a pratiquée puis dépassée au profit d’une musique plus personnelle aux multiples facettes. Il participe à la fondation de « Korvat auki ! » (Ouvrez vos oreilles !), un mouvement dynamique dont l’ambition est de faire connaitre et diffuser la musique de notre temps. Sa grande curiosité intellectuelle le rapproche de Södergran dont il met en musique Triomphe d’exister pour chœur et orchestre récemment en 2018 (28 minutes) ; œuvre créée le 10 novembre de la même année à Londres par l’Orchestre philharmonique de Londres et son chœur placé sous la baguette de Vladimir Jurowski. En octobre 2019, Lindberg présente à Helsinki son œuvre instrumentale inspirée par l’univers d’Edith Södergran et en particulier par le recueil L’ombre du futur, nom qu’il donne à sa partition (17 minutes). L’ensemble Tapiola Sinfonietta assure l’exécution dont la création est à mettre au crédit de l’Ensemble Intercontemporain.

Les compositeurs finlandais (et scandinaves) à avoir disposé leur musique sur les textes d’Edith Södergran sont fort nombreux. Nous avons relevé les plus connus d’entre eux mais il en existe bien d’autres dont les qualités ne manquent pas. Tous ont manifesté une attirance, souvent inspirée, pour son univers poétique.

Sources

BOYER Régis, Les structures de l’imaginaire chez Edith Södergran, génie baroque, Etudes germaniques, n° 4, octobre-décembre 1971.

CARON Jean-Luc, Einojuhani Rautavaara, Bulletin de l’A.F.C.N. n° 23, 2000.

LAMBERT Jean-Clarence, Anthologie de la poésie suédoise. Des stèles runiques à nos jours, Somogy, 2000.

SÖDERGRAN Edith, Le pays qui n’est pas et Poèmes, traduit du suédois par Carl Gustav Bjurnström et Lucie Albertini, Orphée, La Différence, 1992.

SÖDERGRAN Edith, Œuvres I : Lettres. Poèmes. La Lyre de septembre, édition bilingue, traduction et notes de Romain Mathieux, 2007.

SÖDERGRAN Edith, Œuvres II : Autel de roses. L’ombre de l’avenir. Le pays qui n’est pas. Aphorismes. Poèmes non publiés, édition bilingue, traduction et notes de Romain Mathieux, 2007.

Références discographiques

Einojuhani Rautavaara. Dans mon jardin d’amour. Jyrki Korhonen (basse), Ilkka Paananen (piano). Album Songs, BIS-1141, enregistré en 2001. Avec d’autres Songs sur des textes d’ Aaro Hellakoski, Shakespeare, Bo Setterlind, Rainer Maria Rilke, Rautavaara…

Einojuhani Rautavaara. Œuvres pour chœur mixte. La Cathédrale (textes d’Edith Södergran). Chœur de chambre de la Radio finlandaise, dir. Erik-Olof Söderström. Enregistrement de 1995. Ondine ODE 851-2.

. Intégrale des chants pour chœur d’hommes. Nocturne. Helsinki University Chorus (YL) et Talla Vocal Ensemble. Enregistrement de 1998. Finlandia 3894-25328-2, vol.3.

. Concertino da camera, Triumf att finnas till, Lament and Incantation, Silence and Eruptions. Solveig Faringer (soprano), Anja Voipio (flûte), Keijo Puumalainen (percussion), Tuula-Marja Tuomela (soprano), Risto Fredriksson (violoncelle), Almiva Ensemble, dir. Ulf Söderblom. Enregistrement : 1991. Ondine ODE 774-2.

Nils-Eric Fougstedt : Madone noturne. Orphei Drangar, Cecilia Rydinger Alin. In De Profundis. Musique sacrée pour chœur d’hommes. BIS-2053. Plus une quinzaine d’œuvres de compositeurs variés.

Enregistrement de la même œuvre Fougstedt/Södergran pour chœur d’hommes YL : Joulu in Finlandia Records FACD 927. 1989.

Crédits photographiques : © Collection Edith Södergran / Société littéraire suédoise en Finlande

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