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Le jubilé de Roger Tessier

Onze pièces, du solo à l’ensemble, sont réunies dans ce double CD qui consacre la carrière de (né en 1939) et fête les cinquante ans de création – un jubilé ! – du compositeur et co-fondateur en 1973 de l’ensemble Itinéraire.

Si les enregistrements publics, les plus anciens notamment, peuvent être de qualité inégale, la majeure partie des captations provient des nombreux concerts et événements de 2019, à Paris et en région, autour du compositeur dont c’était l’anniversaire des quatre-vingts ans.

Mentionnons tout d’abord les deux œuvres entendues en création qui lui ont été commandées à cette occasion. Servi par les musiciens de l´Itinéraire et les élèves du Pôle Supérieur de Paris/Boulogne-Billancourt sous la direction d’Alain Louvier, Comme un écho de mémoire enfouie est un hommage à Claude Debussy où citations furtives et clins d’œil (l’arabesque de la flûte, les cymbales antiques, etc.) émaillent la texture instrumentale dans un foisonnement sonore joyeux et magistralement conduit. En 2019 toujours, Alain Sève crée Écho-ex-écho (2019) pour clarinette basse, une partition composée à son intention. Elle s’inscrit au sein d’une série de pièces solistes (saxophone, ondes Martenot, flûte, violon, clarinette basse…), un projet ouvert où le même matériau compositionnel est réinvesti par un instrument différent et un nouvel interprète. L’œuvre explore les potentialités de la clarinette basse, du souffle aux projections percussives (slaps) et autres sons multiphoniques, entre délicatesse des harmoniques et saturation de la matière. Écho-ex-écho pour violon précède de deux ans la pièce pour clarinette basse : musique liminale aurait dit Gérard Grisey à l’écoute du devenir du son porté parfois aux limites de sa tessiture. L’archet de est magistral et la virtuosité engagée phénoménale.

Qu’elle émane de l’univers stellaire ou du travail des plasticiens, la lumière filtre à travers la création tessiérenne. Prenons d’abord Vega (1972), une pièce pour ondes Martenot (Pascale Rousse Lacordaire), piano et percussions au riche potentiel sonore dont tire toute la brillance (celle des aigus liminaux de l’instrument électrique) et la fulgurance d’éclats multiples dans un espace protéiforme. Envol in memoriam Nicolas de Staël (1998) pour ensemble (Antipode de Bâle) se déploie de l’ombre à la lumière, privilégiant les lignes verticales dans un temps resserré et une écriture très acérée : gestes énergétiques et tendus qui propulsent la matière vers les registres aigus des instruments. Onze ans plus tard, Noces de lumière pour sept instruments incluant l’Ondéa (version récente de l’onde Martenot) s’inscrit dans un temps et un espace plus fluides. C’est une des plus belles pièces de ce double album, tant par la qualité du son (l’enregistrement s’est fait à l’Arsenal de Metz) que la délicatesse des textures et l’utilisation parcimonieuse de l’instrument électrique, agent de fusion des sonorités instrumentales : « la lumière/son emplit l’espace pour s’abolir peu à peu dans le silence de la mémoire », écrit le compositeur.

Éclats de soleil (2016) darde également ses rayons lumineux et introduit, aux côtés de l’alto et de la clarinette, la voix (Chieko Hayashi) et les « poèmes argumentaires » d’Eszter Forrai associés aux peintres Max Ernst, Simon Hantaï et Eugen Lipkovitch : autant de sources (poésie, voix et peinture) qui abreuvent l’inspiration de notre compositeur. Dans Le cycle inéluctable (1966), pour soprano, flûte, violon et piano (), la voix, parfois à nue, est au centre du dispositif instrumental et au service de l’expression (poèmes de Enyss Djemil). Aussi exigeante que ciselée, l’écriture instaure un bel équilibre des forces en présence. Dans Liebeslied (Françoise Kubler et ), les phonèmes et les mots rejoignent l’environnement instrumental en termes de couleurs et de morphologies sonores, « jusqu’au point de fusion où les proportions peuvent se compléter ou s’inverser », précise Tessier.

Composé en 1976, le trio à cordes Ojma ( de Berne) est la pièce la plus abstraite de cette compilation, éprouvant la ductilité des cordes dans un discours tendu et sans concession, ménageant de violentes ruptures. Froissures (2010), notre coup de cœur, réunit la flûte alto de François Veilhan et la guitare de Caroline Delume, deux instruments en recherche de complémentarité au sein d’une écriture où s’interpénètrent les sonorités respectives pour engendrer de subtiles images spectrales : « une sculpture en alliages métalliques», selon François Veilhan, dont l’entrelacs des lignes engendre la souplesse du discours et la poésie des échanges.

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