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Johannes Brahms et la Suisse, ou l’éternel retour au lac de Thoune

Quelle est la motivation de Brahms qui le conduit régulièrement en Suisse, et ceci déjà jeune homme ?

1856 : Séjour à Gersau au lac des Quatre Cantons avec Clara Schumann, en 1863 à Bâle et à Zurich comme soliste, en 1868 il visite une première fois l’Oberland bernois en compagnie de son père où le cor des Alpes lui inspire le fameux solo du cor de sa première symphonie, comme il l’affirme dans un message pour Clara Schumann. En 1874, Brahms dirige ses œuvres à Bâle et à Zurich, s’installe à Rüschlikon, au bord du lac de Zurich, pour composer des œuvres vocales, entre autres sur des textes de Gottfried Keller, le grand poète de Zurich et un de ses amis suisses. En décembre 1881, Bâle et Zurich assistent à la création de son Concerto pour piano n° 2, avec le compositeur en soliste, puis au pupitre pour diriger sa Symphonie n° 2.

Grâce à ses nombreux contacts avec des représentants de la vie politique et culturelle, la Suisse devient de plus en plus son point d’attache. Et voilà que son ami Joseph Victor Widmann (politicien, poète, rédacteur, théologien) de Berne lui propose un séjour à Thoune, petite ville non loin de Berne et lieu idyllique au bord du lac.

Hofstetten (Thoune) à l’époque de Brahms

1886 – Premier séjour à Thoune

A Hofstetten, petite fraction de la ville de Thoune où le lac forme un entonnoir pour alimenter le fleuve de l’Aar ; un premier séjour portera ses fruits à grande échelle dans la vie du compositeur. En y arrivant, Brahms s’extasie, découvrant un coin idéal. A un de ses amis, il écrit : « J’ai trouvé un logement absolument enchanteur… » C’est au premier étage d’un petit commerce (la maison sera démolie en 1932) d’où le regard embrasse l’étendue du lac vers le sud et la chaîne des montagnes qu’il aime tant, qu’en face il aperçoit la petite île où Heinrich von Kleist avait séjourné en 1802 (sur la photo à gauche).

La première composition réalisée ici semble porter un message de bonheur : la Sonate pour violoncelle n° 2 op. 99, avec son entrée où l’archet, comme dans un grand geste de conquête, empoigne son instrument. Brahms laisse libre cours à l’euphorie, ses sauts de joie s’accompagnent d’un bruissement continu du piano. La passion de cette séquence sera augmentée encore au cours du mouvement quand le violoncelle pose son tapis de trémolos pour donner la parole au piano qui reprend les thèmes à pleines mains. Les émotions de cette sonate relèvent non seulement de la joie du séjour ici en Suisse, mais aussi d’une passion non-assouvie pour la cantatrice Hermine Spies dont il attend l’arrivée à Thoune. Brahms a 53 ans, son amour pour Clara Schumann est resté platonique, et il a déjà avoué à plusieurs reprises de vouloir rester célibataire, vu l’instabilité de sa vie d’artiste toujours en voyage. Mais la Spies ne le laisse pas indifférent.

Dans l’Adagio affettuoso de la sonate, nous entendons un chant lyrique à caractère nostalgique et de profond recueillement, tandis que l’allegro passionato suivant s’agite dans un brouhaha peu compréhensible au départ : une course impétueuse en 6/8 autour de la dominante du fa mineur, une âme pourchassée par des émotions controverses.

Sonate n°2, premier et quatrième mouvements

Un tout autre ton ensuite dans l‘Allegro molto : un « exultate » dans un fa majeur jubilatoire qui met un point final de félicité à l’ensemble de ces émotions. C’est un rondo où le thème initial repris quatre fois est interrompu par des séquences de contrastes, des éléments d’une rigueur inattendue.

La sonate est dédicacée à Robert Hausmann, un violoncelliste allemand membre du quatuor Joachim, qui avait déjà créé la première Sonate de 1865 op. 38 en mi mineur.

Ce séjour de 1886 ne se limite pas aux heures de composition. Brahms ne refuse pas de se prélasser quotidiennement dans le « Biergarten » d’à côté ou d’assister aux représentations de l’opérette La chauve-souris de Johann Strauss ! Quand son ami Widmann vient le voir le dimanche, il aime faire le clown avec les enfants, si bien que les gens se retournent dans la rue en observant ce vieux barbu pétillant de vitalité. A part ce contact personnel, Brahms commence bientôt à se protéger contre les visiteurs de partout qui désirent parler au maître. La vue vers les Alpes déclenche en lui le besoin de marcher sur les hauteurs de l’arrière-pays, voire d’escalader le Niesen, la montagne d’en face, où de longer simplement la rive du lac, tout en pestant contre les bicyclettes, le nouveau sport de l’époque !

Impatient d’accueillir la cantatrice Hermine Spies ici à Thoune, Brahms compose une nouvelle Sonate pour violon et piano n° 2, op. 100, appelée « Sonate de Thoune », mais aussi « Sonate d’amour ». L’Allegro amabile initial dévoile déjà les différentes couches d’une âme vibrante, fiévreuse : un premier thème introduit au piano frappe par la modestie de la cantilène en suspens dont le violon reprend le dernier fragment en écho (un souvenir de d’écho des bergers des alpages ?). Peu après surgit le lied que Brahms avait dédié à sa visiteuse: « Cela touche doucement mes sens, comme des mélodies… » Ici, le compositeur puise au plus profond de ses émotions. Ce thème sera plus tard sujet à de nombreuses adaptations sous le titre de Contemplation. Quant à l’Andante tranquillo, la limpidité de son thème en fa majeur rivalise avec une danse populaire à 3 temps en ritournelle – un clin d’œil aux Ländler entendus dans les villages de la région ? ou plutôt une danse nordique, comme le prétendent certains ? L’Allegretto grazioso final s’annonce comme un air pour voix d’alto (celle de la Spies ?), un thème très long, plutôt sombre, nocturne, où le timbre de l’alto est mis en valeur par le jeu du violon sur la corde de sol, jusqu’au do dièse :

Le regard s’ouvre sur un décor crépusculaire au-dessus du lac, dans une atmosphère de mélancolie enchanteresse. Minna, la sœur de Hermine Spies, y fait allusion dans son journal : « La lune se levait en plein au-dessus du lac où une barque pleine de lumières et de musiques passait à l’heure même où nous dûmes dire adieu au maître. »

Brahms ne va pas quitter Thoune avant d’avoir fourni un morceau où il puisse explorer sa potentialité de pianiste. C’est ainsi que le Trio en do mineur op. 101 débute par des accords plaqués vigoureusement, suivis par des rythmes pointés. Le ton du trio est posé : une musique propulsée par une énergie intarissable, quasiment le profil de Brahms au piano, comme le décrit J.V. Widmann dans ses Souvenirs : « Son apparition était entièrement pénétrée de puissance. Le large buste comme un lion, les épaules d’Hercule, un crâne gigantesque que l’exécutant lançait par moments énergiquement en arrière (…) les yeux germaniques pétillant de feu… »

Le caractère explosif des premières mesures cède bientôt la place à une valse mielleuse où transparaît un côté viennois (Brahms a quitte Hambourg pour Vienne déjà en 1862). Quant au Presto non assai, Brahms y aurait simulé un « flottement ombrageux » selon un témoin de l’époque. Dans ce mouvement agité, les gammes à l’unisson et les arpèges accompagnées de pizzicati peuvent évoquer les virevoltes d’une nuée d’oiseaux… après un Andante grazioso de musique légère qui rappelle les salons de Vienne. Brahms nous emmène au quatrième mouvement dans l’univers des tsiganes hongrois, un genre qu’il connaît grâce à ses visites dans les établissements en question et au Prater à Vienne. Les figures syncopées d’un 6/8 agité débouchent finalement sur un vrai csárdás.

Ce Trio op. 101, créé en décembre 1886 à Budapest, est considéré comme une des œuvres les plus personnelles et des plus réussies. J.V. Widmann y diagnostique les changements entre un Brahms sombre, revêche et un Brahms aimable et jovial, apparemment l’effet de ses lectures de Nietzsche. Elisabeth von Herzogenberg, une amie de longue date, est enthousiaste : « C’est meilleur que toutes les photos – et au fond votre véritable portrait. » Et Clara Schumann de son côté : « Aucune des œuvres de Johannes m’a enthousiasmée à tel point. » Un vrai portrait ? Oui, voici une musique aux antipodes entre la hargne et la sérénité.

Quant à savoir si le « génie du lieu » a eu un impact sur la Sonate pour violon et piano n° 3 op. 108, il y a lieu de regarder le premier mouvement d’un peu plus près (les autres mouvements seront composés ailleurs plus tard) : une musique inspirée ici au bord de l’eau, un Allegro d’une allure pondérée, caractérisée par le flux ininterrompu d’intervalles brisées du pianiste, comme des arabesques qui soutiennent le chant lyrique du violon, avant que les rôles soient intervertis. Ce caractère de fluidité est plus tangible encore là où les croches vont quasiment enguirlander le point d’orgue de la dominante, comme un souvenir lointain de la Chaconne en ré de Bach.


L’allure ondoyante de ce mouvement serait-elle inspirée par la vue directe sur l’embouchure du lac où ses eaux s’écoulent pour former le fleuve de l’Aar ?

1887-1888 : deux autres séjours à Thoune

Durant les étés 1887-1888, le public de Thoune reverra son hôte célèbre déambuler dans les ruelles de la ville. Brahms reprend contact avec Joseph Joachim (qui avait créé le concerto op. 77) : « Prépare-toi à un choc ! Je ne pouvais m’empêcher de penser à une concerto pour violon et violoncelle (…) et je te prie en toute gentillesse de ne pas te gêner (…) de m’envoyer une carte avec un ‘je renonce’… » Joachim donne son placet, et le Double Concerto op. 102 sera créé la même année à Baden-Baden et à Cologne, avec Joachim et Hausmann comme solistes et Brahms au pupitre.

Comme dans le Triple Concerto de Beethoven, le violoncelle occupe ici le devant de la scène, avec un cadence initiale d’une vigueur stupéfiante, comme une sculpture colossale pleine d’aspérités qui se dresse devant l’orchestre. Si ensuite la puissance du corps orchestral rivalise avec les exploits des deux solistes, l’Andante dérive par contre dans un univers de rêve, basé sur une cantilène des solistes à l’unisson, avant que le violoncelle reprenne ses esprit en attaquant le Vivace final qui débute par une danse au rythme de marche du genre tsigano-hongrois.

Brahms va quitter Thoune en direction de Baden-Baden où habite Clara Schumann. Son ami de Berne, J.V. Widmann, écrit à un ami : « Avec cet homme il n’a y pas que le génie d’une maîtrise d’artiste, mais aussi le caractère de fidélité qui ne supporte pas la moindre faille, la moindre fausseté. De là sa gaieté presqu’enfantine à côté d’un travail aussi sérieux. »

Sources

KALBECK Max, . Biographie in 4 Bänden, Wien 1914, Hamburg 2013.

WIDMANN Joseph Viktor, in Erinnerungen, Berlin, 1898.

EHRISMANN Sibylle (hrsg.), Hoch aufm Berg, tief im Thal…, die schweizer Inspirationen von Johannes Brahms, Zürich, 1997.

FRANCOIS-SAPPEY Brigitte, Johannes Brahms – Chemins vers l’absolu, Paris, 2018.

Crédits photographiques : DR

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