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Sonates de Strauss et Franck par Brieuc Vourch et Guillaume Vincent

Le tandem / réunit en son premier disque deux œuvres pour violon et piano quasi contemporaines et complémentaires : au juvénile et prolixe opus 18 d’un âgé de vingt-quatre ans répond la célébrissime sonate en la majeur, œuvre rayonnante de maturité de .

La Sonate opus 18 de (1888) est œuvre de transition par excellence : le jeune compositeur munichois quitte la sphère d’influence brahmsienne à la limite de l’académisme (premier mouvement à la réexposition étonnamment longue), mord à l’hameçon du chromatisme wagnérien durant un mouvement lent central déjà très opératique en sa mélodie infinie, et semble anticiper, par le profilage thématique, l’efflorescence lyrique ou les élans stratosphériques du violon, les traits de son poème symphonique Don Juan, de peu postérieur.

De conception stylistique cyclique, au fil de ses quatre mouvements, la Sonate en la majeur de , cadeau à Eugène Ysaÿe pour son mariage, se veut profondément unitaire dans la diversités d’humeur de ses quatre mouvements, tendres et calmes ou tortueusement passionnés : les nombreux thèmes et idées secondaires sont tous générés et unis par la courte cellule multivoque augurale de l’allegretto moderato sorte de leitmotiv cyclique.

Ce couplage logique permet de découvrir deux jeunes interprètes français résidant aujourd’hui en pays de culture germanique. joue d’un splendide instrument signé Francesco Ruggeri de 1690 ; il a été formé dès ses treize ans en la prestigieuse Juilliard School de New York, à Vienne et Nuremberg. Son partenaire élève au CNSM de Paris, a poursuivi sa formation avec Jean-François Heisser et Marie-Josèphe Jude puis avec Louis Lortie à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth de Waterloo.

À l’audition de ce disque honorable mais non sans quelques imperfections, on a souvent l’impression d’un pianiste propulseur du discours musical à plus d’une reprise, surtout au fil de la sonate de Strauss : ici, Guillaume Vincent, malgré une partie très chargée, semble dynamiser par anticipation, en permanence, un discours musical qui sous le seul archet précis mais un rien apathique de Brieuc Vourch aurait tendance à quelque peu s’enliser, tant au fil de l’allegro ma non troppo initial, que lors de l’improvisation en guise d’andante commodo central. Certes le violoniste fait montre d’une grande sûreté d’archet, d’un beau sens du legato et d’une réelle et sensible éloquence comme d’un sens certain de la sonorité. Mais la justesse n’est pas toujours irréprochable. Les interprètes cernent bien l’aspect à la fois conquérant et stylistiquement composite de ce juvénile opus 18, impression que la production artistique aurait pu renforcer par quelques nouvelles prises et « corrections » au montage.

La sonate de César Franck, bien mieux venue dans l’ensemble, apparaît ici d’une conception plus unitaire, avec deux artistes qui partagent la même approche du discours et de la partition. Les temps extrêmes retrouvent ici leur indication d’intention et de tempo. Le mouvement augural, énoncé avec simplicité et recueillement est bien, dans sa tranquille sérénité un allegretto moderato, tel qu’indiqué et non pas un andante religioso comme on l’entend trop souvent, et le final, allegretto poco mosso peut-être un rien péremptoire, est adroitement mené avec toute l’allant nécessaire, malgré une coda un rien abrupte et laconique dans sa conclusion. Moins réussi, l’Allegro (deuxième mouvement , sorte de scherzo tourmenté très contrasté) n’est pas sans quelques emportements discursifs, malgré l’aération du jeu pianistique (l’ultime reprise de la coda, y est vraiment « expédiée » subito presto) et Brieuc Vourch sans doute à des fins expressives, y fait montre d’une sonorité par moment râpeuse et écrasée, moins séduisante. Mais le sommet expressif de ce disque et sa réussite incontestable demeure le Ben Moderato du récitatif-fantasia, patiemment construit, bien étagé dans ses paliers dramatiques, et sa progression dynamique, psychologiquement et musicalement finement détaillée dans ses intermittences du cœur quasi proustiennes.

Ce disque se heurte à une rude concurrence ne serait-ce que dans le même couplage (logique par la contemporanéité des œuvres) – citons depuis dix ans déjà les enregistrements proposés par Arabella Steinbacher et Robert Kulek (Pentatone), par Augustin Dumay dans un excellent jour en compagnie de Louis Lortie ou surtout par le brillant duo James Ehnes /Andrew Armstrong (ces deux derniers chez Onyx). De plus, si la sonate de Strauss est assez rarement programmée en concert de notre côté du Rhin, elle a fait l’objet de nombreux enregistrements historiques signés par quelques « monstres sacrés » de l’instrument (Ginette Neveu ou Jascha Heifetz) et plus près de nous, citons Kyu-Wha Chung en compagnie de Krystian Zimmerman, irrésistibles de complicité, de d’entrain et de lyrisme enchanteur (DGG, à rééditer !) ou encore Vilde Frang plus intime mais sublime pour son tout premier disque (Warner) en compagnie de Michail Lifits. La sonate de Franck connaît dans divers couplages un discographie pléthorique (parmi nos versions préférées, citons Ferras-Barbizet (DGG) Grumiaux-Sebök (Decca), les deux Catherine Courtois et Collard (Erato) et plus récemment, la vision philologique, historiquement informée, plus spartiate, discutable mais passionnante d’Isabelle Faust avec Alexandre Melnikov (Harmonia Mundi) ou encore celle, moderne et au sommet du tandem Papavrami-Goerner (Alpha, en complément à deux formidables sonates de Fauré).

On risque donc hélas au sein de cette abondance de biens, d’oublier quelque peu le présent et pourtant bien sympathique enregistrement. Voilà en tout cas un duo d’artistes sincères et attachants, et sans aucun doute à suivre.

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