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Fidelio libéré par Laurence Equilbey à La Seine Musicale 

La mise en scène de ne nous apprend rien sur Fidelio, au contraire de la direction musicale de .

Pour les 250 ans (en 2020) de la naissance de , a, dès 2014, embarqué son orchestre dans un grand voyage beethovénien pour tous : concerts, projets scéniques et même une bande dessinée (Beethoven sur Seine) avec QR code immersif ! A partir de là, la cheffe d’Insula Orchestra (« instruments d’alors, esprit d’aujourd’hui ») ne pouvait que rêver faire entendre sa version de l’unique opéra du grand compositeur.

Ambitionnant de ne pas laisser les applaudissements briser le souffle dont elle anime le discours musical, Laurence Equilbey fait un sort au moindre numéro. On est saisi, dès l’Ouverture, par l’autorité de la première intervention de la timbale et par le crescendo que cette dernière fait entendre juste après, installant une tension qui ne se relâchera à aucun moment de ce Fidelio de 2H15 donné, comme récemment à l’Opéra Comique, sans entracte. Un grand souci d’urgence théâtrale anime des tempi très mesurés. Le moindre numéro est ciselé. Même le plus « banal » de tous (le Hat man nicht auch Gold beineben de Rocco) est ainsi réévalué. Laurence Equilbey parvient même à faire croire que la redoutable partie des cors sur Abscheulicher! est jouable, la pugnacité de la femme qui dirige se confondant peu à peu avec celle de la femme qu’elle dirige. C’est donc vers le magnétisme qui émane de la fosse (les gestes à l’adresse du chœur – formidable et très réactif accentus – à la fin du terrifiant Ha ! Welch ein Augenblick!) que le regard est régulièrement tenté de se diriger.

Une latitude que la mise en scène laisse se déployer à loisir. Reconnaissons cependant à le mérite d’une scénographie parfaitement adaptée à l’espace de jeu permis par La Seine Musicale : une carrière de pierres taillées disposées de part et d’autre d’une sorte de citerne qui pourrait être réutilisée dans Salomé, et autour de laquelle les protagonistes tournent comme des phalènes. Cet espace aride, remodelé aux moments les plus noirs de l’œuvre par une vidéo mouvante, est cadenassé par de terrifiants bruits de serrures et de chaînes. Les protagonistes, vêtus d’uniformes identiques, sont ceux de tous les Fidelio intemporels d’un passé lointain. Sobre avant tout, Bobbée ne révèle ni style ni ambition de réveiller la vigilance politique des cerveaux contemporains. La vidéo intéresse mais reste sous-employée : Léonore chante prosaïquement son grand air à la rampe alors que, montrant la brûlante héroïne de Beethoven noyée dans les lignes de fuite menaçantes qui s’activent dans son dos, l’image aurait acquis davantage de force. Une force que l’on admire en revanche au moment de la très belle scène des prisonniers escaladant, dans un contre-jour bleuté, le grillage du fond de scène. Ou encore à l’apparition de Florestan crucifié d’étais de bois.

A l’image du héros beethovénien, les chanteurs de ce Fidelio portent donc eux aussi beaucoup sur leur épaules. confirme en Marzelline l’excellente impression de sa Despina niçoise. révèle en Jacquino un ténor expert et bien sonore. est, comme on l’imaginait un Rocco de très grande classe, à des lieues des Rocco bonhommes de la tradition. est moins mordant qu’un Theo Adam, mais son émission large et une belle volonté d’en découdre font forte impression. Don Fernando passe souvent assez inaperçu : ce n’est pas le cas avec Anas Seguin, dont la séduisante humanité (le timbre évoque celui de Bernd Weikl) et le seul costume clair de la production se joignent à l’émotion puissante qui s’est emparée du spectateur dès les premières mesures de l’Acte II.

C’est à l’Acte II que , entraperçu en vidéo à l’Acte I, apparaît enfin. Son Gott!, commencé piano comme celui de certains illustres prédécesseurs (Kollo, Kaufmann, Spyres), enfle longuement. Le ténor français, que l’on rêvait à la scène en Florestan depuis un moment, y déploie une puissance et une subtilité qui tombe à point nommé sur une carrure vocale désormais d’une amplitude idoine. Si l’interprète impressionne, jusque dans les clairs-obscurs du timbre solaire et concerné de ce Florestan immense, l’acteur n’est pas en reste, qui semble vraiment, comme son personnage, ployé sous le rôle. Il faudra attendre les dernières mesures du Finale pour que ce Florestan, les yeux comme baignés de larmes, passe de l’ombre à la lumière. , auréolée de la réussite de l’examen de passage se son grand air du I, lui donne la plus ardente des répliques et, à partir du moment où où elle révèle la lumière de sa féminité bonde d’un simple glissement de casquette, l’émotion palpable entre les deux interprètes grandira jusqu’à la dernière note d’un Finale qui arrache les larmes. Un Fidelio musicalement superlatif donc, duquel on aura seulement attendu en vain (comme Böhm et Bernstein l’ont osé) une Léonore III par Equilbey. Wer ein solches Weib errungen…

Crédits photographiques : © Vincent Pontet

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