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Peer Gynt à Lyon : les vrais voyages sont intérieurs

L’Opéra de Lyon referme sa saison avec une adaptation lumineuse de la pièce-fleuve d’Ibsen qui donne toute sa place à la musique de Grieg.

Musique et théâtre peinent généralement à faire bon ménage. Patrice Chéreau n’avait pas voulu de la musique la plus populaire d’ lorsqu’au retour de Bayreuth, le cerveau encore à l’heure wagnérienne, il avait plongé dans les sept heures de la pièce-monde du dramaturge norvégien. Ibsen lui-même, craignant peut-être qu’elle ne finît par faire de l’ombre à ses mots, avait très tôt toisé d’un expéditif jugement (« Vous trouvez cela bon, vous ? ») la musique qu’il avait pourtant commandée à son compatriote musical. Le succès avait été au rendez-vous dès la première, en 1876 : est-il effectivement plus belle musique de scène que les 26 numéros dont Edward Grieg ponctua le long voyage d’un héros qu’Henrik Ibsen avait déniché dans le folklore des contes de son pays ? À l’instar des Quatre saisons ou de la Symphonie du Nouveau monde, Peer Gynt est une partition à laquelle on revient toujours avec grand plaisir.

Le bonheur des retrouvailles est d’autant plus grand que la production lyonnaise, d’une belle lisibilité, réunit (c’est le propre de l’opéra) les amants séparés : elle rend à Grieg (régulièrement évincé des réalisations théâtrales) ce qui est à Grieg, et à Ibsen (volontiers disert et impénétrable) une proximité que l’intégrale n’offre pas toujours. Baptisé drame poétique, Peer Gynt n’est pas un opéra. Pourtant, donné dans l’Opéra Nouvel, avec des moyens opératiques, on s’en approche.

La première réplique (« Peer, tu mens. ») a poussé la metteuse en scène à un choix payant : tout se passe dans la tête de Peer, dans la maison de Peer, dans la chambre de Peer, dont le mobilier, le sol, les murs voyagent à sa place. La chambre, peu à peu désossée par les huissiers, vole en éclat dans la lumière très pure du jeu d’orgues de Laurent Castaingt et les costumes gracieux de Bruno de Lavenère. La scénographie d’Anouk Dell’Aiera dessine avec une fine intelligence ce voyage intérieur : la façade d’une maison à la porte close, les parois de plexiglas d’une chambre, toutes deux surmontées d’un plafond suspendu dans les airs destiné à s’abaisser ensuite sur un plateau nu pour mieux s’élever ensuite avec Peer à son bord dans la lumière du Matin le plus célèbre de l’Histoire de la Musique. Ce plafond bascule à la verticale pour un finale mortuaire à l’ambiguïté non résolue : Peer, piéta dans les bras d’une Solveig toujours jeune. Peer n’est plus ce héros peu fiable, un brin tête à claques, dont les délires pouvaient laisser plus d’un spectateur au bord des routes qu’il empruntait. Jamais il ne nous aura semblé aussi proche.
D’une durée de 1H45 sans entracte, le Peer Gynt d’ et de sa dramaturge Catherine Ailloud-Nicolas s’appuie sur la version de François Regnault pour Chéreau en 1981. Les cinq actes, considérablement réduits, rendent sa part belle à la musique. La formation dirigée avec énergie par compte 55 instrumentistes. Elle sonne plus âpre que les prestigieuses phalanges des discographies de l’œuvre. Dans le Hall du Roi de la Montagne est pris dans un tempo très lent, afin de donner tout son poids à la mise en scène très réussie de cette scène, avec trolls et oreillers surgissant du sol. Le morceau est entendu deux fois, comme la Mort d’Åse. La dramaturgie déplace sans dommages certains numéros mais n’a pas besoin de la Sérénade de Peer. La tempête du V, véhémente à souhait, s’accorde au souffle scénique qui, d’une simple ondulation sur les vertigineux murs de toile blanche du cadre de scène, donne à la réalisation d’Angélique Clairand une ampleur opératique.

On chante peu dans Peer Gynt mais, à Lyon, on chante bien, et en français. Pour Solveig, façonnée par des interprétations généralement stratosphériques, , très introspective, contraint le vibrato de son sombre soprano à une noble émotion. , et sont des Filles des pâturages bien décidées. La Maîtrise de l’Opéra de Lyon, très sollicitée scéniquement, et bien aidée par le travail corporel de Corinne Garcia, maîtrise l’auditif, le visuel et même le dansé, se mêlant harmonieusement avec l’Ensemble vocal. Le reste est théâtre pur : Jérémy Lopez, de la Comédie Française, flamboie dans le rôle-titre. La toujours excellente Martine Schambacher fait couler des torrents d’empathie en Åse. Alizée Bingöllü est une très amusante Fille du Roi des Trolls. Jean-Philippe Salerio incarne l’inquiétant homme noir de la soirée : successivement Roi des Trolls, Grand Courbe et Fondeur, il est, comme dans le dernier Britten, les divers avatars d’une Mort qui ne dit pas son nom. Les mots d’Ibsen ne sont pas toujours bien captés par une sonorisation qui gagnera en netteté, espérons-le, après cette soirée de première du voyage intérieur d’un héros à la recherche de la règle d’or de toute vie humaine : Sois toi-même.

Crédits photographiques : © Jean-Louis Fernandez

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