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Telemann et Fabrice Ferez : plaisirs solitaires

Les Fantaisies pour traverso de Telemann par , premier hautbois de l’Orchestre Victor Hugo : une traversée en solitaire au plus près de l’humain.

Au printemps 2020, , comme beaucoup de musiciens, était seul. Une solitude forcée qui le conduisit, comme plus d’un de ses congénères, non à un repli sur soi, mais à un retour sur l’essence même de la vie. Tandis que le temps donné par le temps arrêté entraînait certains à des actions inédites (chanter La Javanaise avec Jane Birkin ou le Cantique de Jean Racine avec Patricia Petibon depuis son salon), Fabrice Ferez revint au tour d’Europe de ses 18 ans, sponsorisé par Georg Philipp Telemann, voyage de jeunesse au cours duquel les douze Fantaisies (articulées en deux à trois miniatures de 21 secondes à 2 minutes 46) du concurrent de Bach à Leipzig et Weimar lui avaient alors servi de ticket-restaurant ! Il revint aussi à cette idée d’enregistrer l’intégralité d’un corpus que Telemann publia en 1732-1733 à destination de la flûte baroque (très en vogue chez les puissants d’alors) mais que les hautboïstes d’aujourd’hui, en manque de répertoire spécifique, se sont approprié.

À l’été 2020, Fabrice Ferez s’isola donc dans la pénombre de la chapelle (dite Salle des Actes) du Collège Victor Hugo de Besançon. Cette cellule improvisée ne toléra qu’un compagnon de chambrée (Jean Perrier) en styliste de la prise de son. Un premier volume parut, dans lequel, de peur que la monotonie ne se fît sentir, six Fantaisies voisinaient avec deux transcriptions de la Partita pour violon n°2 de Bach, un duo de l’aîné du grand compositeur, Wilhelm Friedemann (Telemann fut parrain de Carl Philipp Emmanuel) et deux Canons mélodieux que Fabrice Ferez avait enregistré en duo avec… lui-même, grâce à la technique du ré-enregistrement. Fabrice Ferez, hautboïste partageur, ne s’y contentait pas de ce plaisir solitaire : le disque proposait aussi quelques plages supplémentaires censées permettre à quelques collègues en herbe (munis des partitions également accessibles via le CD) de jouer avec lui les Canons mélodieux, rejoués pour eux, mais cette fois en solo, au terme des deux disques.

À l’été 2021, l’audacieuse aventure s’acheva avec l’enregistrement des six fantaisies restantes, de deux autres Canons mélodieux et, immense sommet émotionnel du disque (non sans risque pour le projet de départ), de la Chaconne de la deuxième partita de Bach adaptée avec soin par Fabrice Ferez (on connaît les talents d’orchestrateur du hautboïste émérite de l’Orchestre Victor Hugo) pour hautbois et cor anglais.

L’intégrale des douze Fantaisies (50 minutes), données dans un autre ordre que celui prévu par le compositeur, auraient pu donc tenir sur un seul disque. L’ennui, avouons-le, que nous redoutions à l’approche de ces enregistrements, se serait-il installé ? Pas sûr. Ce parcours égocentré d’un hautboïste amoureux fou de son instrument (un hautbois et un cor anglais Buffet Crampon) nous parle aussi. Exit la flûte, donc, sans qu’il n’y ait aucun crime de lèse-Telemann, le corpus seyant particulièrement bien au hautbois. Les pièces alternent l’ombre et la lumière, l’allégresse de vivre (le début du volume 1) et la mélancolie d’exister (le début du volume 2). Le clair-obscur acoustique de la Salle des Actes offre juste ce qu’il faut de réverbération pour que naisse l’impression que le hautboïste, même quand il ne dialogue pas avec lui-même, n’est pas seul dans ce lieu où semblent voleter autour de lui mille oiseaux « hautboïsés ». Un disque de hautes solitudes, certes, (on pense au Grand silence, le beau film de Philip Gröning sur la Grande Chartreuse) mais qui parle à tous ceux que « la confrontation avec soi-même » n’effraie pas. Bienvenue dans sa propre peau !

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