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Nicolas Stavy, le pianiste qui vit la musique en comédien

fait partie de ces musiciens qui tracent un sillon personnel et continu sans qu'on puisse les réduire à un répertoire ou une formation musicale. De Chostakovitch à Fauré en passant par Brahms, Chopin et Liszt, il embrasse toute l'Europe avec le même naturel. ResMusica a échangé avec ce musicien défricheur et passeur, à l'occasion de la parution de son premier album consacré à Schnittke et juste avant son concert parisien salle Cortot.

RM : Commençons par votre tout dernier disque, consacré à Schnittke chez Bis, Clef ResMusica. Comment un pianiste français en vient-il à se faire défricheur des répertoires de l'époque soviétique, Chostakovitch, Tishchenko et maintenant Schnittke ?

: Ma rencontre avec ce répertoire, et Chostakovitch essentiellement, remonte à mon enfance, et ça a été une émotion forte, dès le départ. Je crois que la première œuvre que j'ai écoutée est le Huitième Quatuor de Chostakovitch. J'en ai été bouleversé. J'en ignore précisément la raison mais mon intuition est que, pour la première fois se matérialisait devant moi cette oppression, cette tension d'une époque proche – entre 1930 et la chute du mur de Berlin en 1989 – mais révolue, qui avait été celle de la disparition d'une grande partie de mes origines paternelles, juifs d'Europe de l'Est. J'ai alors écouté et étudié sur partition tous les quatuors, les symphonies…

« Le musicien est proche d'un comédien qui « devient » cet autre ou du moins son personnage »

RM : Chostakovitch fait partie des finalement très rares musiciens non-juifs qui a intégré des thèmes ou mélodies juives dans sa musique, jusqu'à y consacrer une des ses œuvres majeures.

NS : Ah oui ! dans le Second trio avec piano, thème qu'il réutilisera dans le Huitième Quatuor. A chaque fois que je joue ce trio, l'arrivée de ce thème me procure une émotion très intense.

RM : Et le répertoire autour de Chostakovitch était par conséquent la suite logique ?

NS : Naturellement, avec l'aide de l'Association Chostakovitch par qui j'ai pu rencontrer et souvent échanger avec Irina Antonovna Chostakovitch, la dernière épouse du compositeur, j'ai ensuite découvert tout l'environnement de cette période si dure mais si féconde pour les arts. Tishchenko, qui fut l'élève favori de Chostakovitch, a en particulier composé cette monumentale sonate pour piano et cloches. Cette œuvre m'impressionne par sa démesure dans sa durée de plus de 45 minutes comme dans sa structure et son immense difficulté.

Schnittke quant à lui est une découverte plus tardive, surtout le répertoire pour piano qui n'est presque jamais joué en Europe, chose étonnante car Schnittke est incontestablement la grande figure russe de la génération qui suit celle de Chostakovitch. BIS avait déjà enregistré un très grand nombre de disques consacrés à sa musique, mais jamais le répertoire pour piano dont le directeur m'a avoué avoir mis 25 ans à trouver un pianiste à qui le confier ! Bref, ce nouveau projet était devenu une évidence et je me suis plongé corps et âme dans ces œuvres fascinantes, contrastées, sombres, puissantes…

RM : Quelles qualités recherchait BIS que vous aviez ?

NS : C'est difficile de répondre. Entrer dans un tel monde est très complexe dès lors qu'il n'est pas familier. Lorsque je me suis plongé dans ces œuvres, cela m'a demandé évidemment un travail gigantesque mais le langage m'a instantanément « parlé ». Je pense que Rob Suff a eu cette intuition avant moi-même. C'est le secret d'un grand éditeur !

RM : Schnittke déroute par la diversité de ses styles d'écriture, on ne peut pas le classer facilement. Comment vous êtes-vous approprié cette musique ?

NS : En effet, je ne m'attendais pas, en me lançant dans cette aventure, à découvrir que l'écriture des œuvres, qui s'étend sur plus de quarante ans, userait de langages si différents allant du tonal post-romantique à des « tâches sonores » quasi abstraites, en passant par le polystylisme typique du compositeur et une écriture très polyphonique.

J'ai donc fait le choix, pour ce premier volume, de choisir des œuvres de ces différents modes de composition et ainsi construire un programme qui fonctionne de manière autonome et non pas un « volume 1 » plus encyclopédique.

Le langage de Schnittke, s'il comporte des points communs – comme la noirceur – avec Chostakovitch, est pourtant bien singulier. Ses origines germaniques n'y sont pas pour rien : ses œuvres sont toujours très construites. J'ai été saisi par l'évidence de son discours, la clarté de son contenu. Il est de ces immenses compositeurs qui inventent un langage qui parle immédiatement sans opacité.

RM : Le Quatuor Danel s'est imposé à l'international dans Chostakovitch et Weinberg, vous dans Chostakovitch, Tishchenko, maintenant Schnittke. Est-ce que la France – ou du moins ses artistes – impulse la tendance pour ce répertoire ?

NS : Les modes sont toujours cycliques, alors que l'implication d'un musicien dans un répertoire qui lui « parle » doit être personnelle, sans quoi elle n'est que commerciale. En France, le public comme la presse ont longtemps été prudents à aborder les répertoires rares. Les salles se sont longtemps remplies plus facilement en programmant chaque année Brahms, Beethoven, Chopin. Il me semble que depuis quelques temps, ce schéma n'est plus systématique et c'est une bonne chose ! En tant que pianiste, jouer Chopin, Beethoven, les dernières sonates de Schubert représentent un voyage pour la vie. Ces compositeurs sont en ce moment sur mon pupitre pour les saisons à venir, mais quel dommage de rester confiné dans ces quelques créateurs oh combien inépuisables mais pas exclusifs !

RM : Vous étiez au concert où Mirga Gražinytė-Tyla dirigeait le Concerto pour piano n° 2 de Chostakovitch avec Andrei Korobeinikov, pièce qui est aussi à votre répertoire. Pourquoi ce concerto est-il aussi rare sur scène ?

NS : La raison est, à mon sens, un malentendu venant d'un commentaire du compositeur à un moment donné. Prenons quatre exemples : ce Deuxième concerto, les Diversions pour main gauche et orchestre de Britten, Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns, la Sonate pour piano de Dutilleux. Toutes ces œuvres ont été à un moment donné dénigrées par leur auteur. En ce qui concerne Chostakovitch et Britten, tous deux considéraient qu'elles n'étaient qu'anecdotiques. Saint-Saëns trouvait son Carnaval d'une écriture trop légère, Dutilleux ne se reconnaissait plus dans cette œuvre de jeunesse. De façon étonnante, ces deux dernières œuvres sont souvent programmées et jouées !

En ce qui concerne le Deuxième concerto de Chostakovitch, l'œuvre, écrite pour la fin des études de son fils Maxime, comporte un final assez léger qui a sans doute été l'élément rabaissant aux yeux du compositeur. Mais quel mouvement lent ! Quelle profondeur, quelle intensité !

RM : Comme pour Schnittke, le répertoire pianistique de Chostakovitch n'est pas le versant de sa production le plus couru. Pourtant vous, vous le défendez, en particulier les transcriptions des Symphonies n°14 et 15.

NS : Son œuvre pour piano seul, s'il contient des chefs-d'œuvre comme la Seconde Sonate ou les Préludes et fugues, n'a pas la variété et surtout la dimension des symphonies, mais il y a sa musique de chambre et ses transcriptions des deux dernières symphonies. Avec mon trio, le Trio Élégiaque, nous avons joué un très grand nombre de fois le Second trio, un des plus grands chefs-d'œuvre, également le Quintette. La saison prochaine, je jouerai la Sonate pour violoncelle avec Edgar Moreau.

Pour les transcriptions, c'est en cherchant dans les archives, après plus de dix ans de recherches, que j'ai trouvé ce manuscrit inédit de la Quatorzième Symphonie que j'ai enregistrée et créée à la Philharmonie de Paris il y a quelques années.

RM : Comment se fait-il qu'elle ait pu être égarée ou oubliée si longtemps ?

C'est une bien longue histoire… En 1969, année de composition des deux versions, Chostakovitch était très malade et a passé une grande partie de l'année à l'hôpital. De plus, la version orchestre n'a été validée par l'Union des compositeurs qu'au dernier moment. Cela explique le fait que Chostakovitch se soit peu, voire pas du tout, occupé de cette version de chambre. Ce manuscrit a ensuite été rangé dans un tiroir jusqu'à cette découverte qui me donne encore des frissons !

RM : Vous vous concentrez sur les transcriptions des deux dernières symphonies, pourquoi ?

NS : En ce qui concerne les deux ultimes symphonies, elles me semblent être les seules à fonctionner au piano, car ce sont des œuvres sombres, intériorisées, conçues dès le départ pour petit orchestre, loin de la puissance explosive de la 5e, 8e, 10e et même 13e

De plus, la version de chambre ne sonne pas comme une réduction, ce qui serait peu intéressant, mais comme une véritable transcription ouvrant des éclairages différents. Ce n'est pas plus intéressant qu'à l'orchestre, bien sûr, mais cela ne l'est pas moins non plus. C'est un peu comme voir une mise en scène grandiose dans la Cour du Palais des papes à Avignon ou dans l'écrin intimiste et sublime des Bouffes du Nord à Paris… Deux contextes qui peuvent servir une œuvre différemment.

RM : Au fil des articles que ResMusica vous consacre depuis le début de votre parcours, les rédacteurs saluent votre capacité à restituer l'esprit de musiques aussi différentes que Fauré, Liszt, Brahms, Chostakovicth… Quelle est le secret de cette unité ?  

NS : On me fait souvent remarquer la continuité de mes projets, que ce soit pour la recherche de répertoires ou la variété des formations, que je joue en solo ou en musique de chambre, ou mon travail avec comédiens et écrivains. Plutôt qu'une spécialisation, la démarche la plus passionnante pour un interprète, en tout cas ce qui m'intéresse, c'est la nécessité de m'adapter, de me transformer tel un caméléon pour incarner l'œuvre. Le musicien est en cela proche d'un comédien qui, plutôt que de dire brillamment le texte d'un autre, « devient » cet autre ou du moins son personnage. Je tente de tisser ce chemin continu, tendu d'un disque à l'autre, d'un programme à l'autre.

RM : Votre prochain concert sera à la salle Cortot le 30 janvier, l'occasion de donner la Sonate n° 2 de Schnittke mais pas que ! Un programme 100 % Schnittke aurait été trop difficile pour le public parisien ?

NS : Presque tous mes disques sont monographiques, mais peu de mes programmes de concert le sont. Lorsque l'on déguste un menu gastronomique, le parcours, la diversité, les enchaînements et les accords mets/vins font déjà partie du voyage. L'association des œuvres et des compositeurs me semble assez proche de cette idée. Pour ce concert parisien où je jouerai ces œuvres pour la première fois, plusieurs d'entre elles seront en création française.

Concert de lancement oblige, il y a aura une grande part de Schnittke au programme que j'ai pourtant voulu associer à deux grands maîtres allemands : Bach et Schubert. Le premier pour sa grandeur architecturale et son écriture polyphonique (avec la chaconne transcrite pour main gauche par Brahms) et Schubert pour l'intensité de ses silences, car ils me semblent résonner avec l'univers des aphorismes qui clôtureront le programme.

Crédit photographique : © Lephiltre

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