Sur la scène alternative de La Marbrerie à Montreuil, L'Itinéraire et l'ensemble bordelais Proxima Centauri fédèrent leurs forces dans un concert aux multiples facettes où l'électronique s'immisce dans les textures instrumentales.
Le catalogue du regretté Thierry Alla gravite autour de la musique pour saxophone. Cet attachement durable à l'instrument va de pair avec le compagnonnage fidèle avec Proxima Centauri et la personnalité de Marie-Bernadette Charrier qui rayonne ce soir avec tous ses instruments (du saxophone soprano à la basse) sur le plateau de La Marbrerie.
Artificiel est une « une mise à feu » aussi courte qu'efficace via l'énergie des deux souffleurs (le saxophone soprano et la flûte de Sylvain Millepied) qui dardent leurs fréquences aiguës dans un espace électroacoustique (aux manettes Christophe Havel) et sous le déferlement des peaux (Julien Pellegrini) avant la lente retombée des particules sonores.
Ambiguïté – à propos de la jeune Parque (un titre emprunté à Paul Valéry) de la japonaise Hitomi Kaneko relève de l'esthétique wabi-sabi selon laquelle la notion de beauté est associée à celle d'imperfection et d'ambiguïté. Ce que tentent d'incarner les deux interprètes, Lucia Peralta (alto) et Claire voisin (clarinette), entre souffle et matière bruitée, sons très/trop fragiles dans l'acoustique peu chaleureuse du lieu.
Le saxophone et la flûte reviennent sur le devant de la scène, utilisés dans toutes leurs tessitures, du soprano/piccolo à la basse. Les deux sonorités s'hybrident, rehaussées par une percussion et un piano musclés dans la nouvelle pièce de l'Argentine Rocío Cano Valino, Pirucha, un terme qui désigne, dans l'argot argentin, une personne folle. La musique est à haute tension, festive, énergétique et colorée, avec des allures de batucada qu'infiltrent des sons électroniques que l'on aurait aimés plus immersifs encore !
Le mix entre les instruments sur scène et l'électronique fonctionne en revanche de manière idéale dans Coliseum de Pierre Jodlowski, une pièce pour ensemble dont la saxophoniste « Maribé », mise en vedette, a réalisé la version orchestrale. L'écriture toujours sous contrôle balance entre verve énergétique et temps lisse, des plages où la tension se relâche et où la voix enregistrée et sensuelle affleure, présence énigmatique autant que poétique qui tend le fil du scénario.
Si la musique de Philippe Leroux (De l'épaisseur) peine à trouver sa cohérence et sa plasticité sous les doigts des trois instrumentistes (accordéon, violon et violoncelle) dans une acoustique aussi peu favorable à l'écriture du compositeur, Clairobscur II de la Catalane Núria Giménez-Comas pour grand ensemble et électronique, donnée en création mondiale, termine le concert en apothéose. Commande de L'Itinéraire et de Proxima Centauri, Clairobscur II fait appel à l'électronique live, une technologie aussi performante que risquée, qui n'est pas sans causer quelques frayeurs aux techniciens de la console ! L'espace est mouvant et le son immersif, qui traverse divers états de la matière (citations de Schubert, énergie du Cante jondo, etc) dans l'élan d'un imaginaire foisonnant et d'une écriture sans faille servie au mieux ce soir – la présence d'un chef y aurait sans doute apporté plus de fluidité – par les musiciens des deux ensembles réunis.