Le metteur en scène russe exilé a du métier, mais c'est l'interprétation musicale qui marque avant tout dans ce spectacle.
Après un brillant Così fan tutte à Zurich, dirigé depuis sa résidence forcée en Russie, Kirill Serebrennikov a été invité à Berlin par le Komische Oper pour parachever une trilogie Mozart/Da Ponte. Près d'un an après sa création, son Don Giovanni façon Requiem connaît un succès qui ne se dément pas, et la présence de caméras pour cette dernière représentation de la saison semble destinée à capitaliser sur la figure médiatique de ce créateur multiforme. Pour cette dernière saison, la distribution a été partiellement renouvelée : on retrouve le Don Giovanni vif-argent et juvénile de Hubert Zapiór, on retrouve Bruno de Sá incarnant Don Elviro – le changement de genre est parfaitement fluide et on peine à y voir un élément d'interprétation.
Le fond de l'interprétation de Serebrennikov, comme l'indique le titre donné au spectacle, Don Giovanni/Requiem, c'est l'opposition entre la mort et la vie. On ne peut pas dire que ce soit une grande révélation, même s'il laisse ainsi de côté beaucoup d'aspects de l'œuvre : cette ambition métaphysique immense n'a que faire de l'aspect social que Michael Hanecke, en une lecture beaucoup plus précise, avait si bien mis en lumière. Que Serebrennikov se soit inspiré du Livre des morts tibétains ne se voit guère, et n'a donc aucune importance – on a beaucoup, en Europe, été chercher dans le monde entier des spiritualités vues comme des alternatives aux traditions locales dans les années 70, ce qui paraît aujourd'hui plutôt dérisoire. La mise en scène de Serebrennikov est voyante, mais elle n'est décidément pas à la hauteur de ses ambitions totalisantes ; à défaut d'apporter compréhension ou émotions, elle a tout de même le mérite de constituer un brillant travail d'équipe, toujours parfaitement réalisé, avec une direction d'acteurs vive et divertissante qui fait qu'on ne s'ennuie à aucun moment, quitte à oublier tout l'apparat par lequel il tente d'affirmer son point de vue de metteur en scène.
C'est sans doute d'abord parce que le sextuor final y est supprimé que Serebrennikov choisit la version de Vienne ; on entend donc un seul air pour Don Ottavio, d'ailleurs chanté avec beaucoup d'élégance et de style par Agustín Gómez, et on entend aussi le rare duo Leporello/Zerlina Per queste due manine – rare certes, mais plutôt banal, et la mise en scène n'en tire pas grand profit. Heureusement, et même si c'est moins vrai pour les extraits un peu pesants du Requiem à la fin du spectacle, la réalisation musicale balaie toutes les réserves qu'on pouvait avoir quant à la scène, grâce d'abord à la fosse.
Sasha Yankevych prend la suite du directeur musical de la maison James Gaffigan. Il en reprend sans doute en partie les choix interprétatifs, toujours est-il qu'on entend un Don Giovanni équilibré, vif sans brutalité, et surtout très favorable aux chanteurs. La distribution féminine en bénéficie particulièrement. Kseniia Proshina est une Anna dynamique, expressive plutôt que doloriste ; Chelsea Zurflüh livre de Zerlina un portrait plus marquant encore : on voit bien ici, pour toutes les deux, combien l'investissement théâtral, quand il ne contrevient pas à la probité musicale, aide les interprètes à approfondir leur rôle. Un bon Leporello, un Commendatore efficace, un Masetto séduisant et très présent complètent l'affiche : on aurait, certes, aimé une lecture théâtrale moins extérieure à la pièce, mais on se réjouit de ce Mozart de vraie troupe qui déborde de vie.