Dans un programme construit avec soin et perspicacité, Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy ont enchanté le public de la Philharmonie de Luxembourg.
Il était temps qu'évolue le rituel un rien désuet du récital chant/piano d'autrefois, quand l'artiste engagé proposait pour sa soirée quatre sous-groupes chacun consacré à un compositeur donné. Cette époque semble bien révolue aujourd'hui. On saluera donc, pour cette nouvelle proposition de Sabine Devieilhe et de Mathieu Pordoy, la créativité originale d'une programmation à la fois cohérente dans ses choix thématiques, audacieuse dans ses regroupements et ses associations, et stimulante dans les prolongements intellectuels et émotionnels qu'elle suscite. Pour ne rien dire de la beauté intrinsèque de certains des morceaux qui émaillent un tel programme.
Le fil conducteur de la soirée est ici constitué de la thématique de la nuit, du rêve et de l'obscurité, dont le traitement fait la part belle au monde pur et innocent d'une enfance encore quelque peu préservée. La soirée démarre cependant sur le Fischerknabe de Liszt, lied qui, à l'instar des célébrissimes Erlkönig ou Die Lorelei, évoque déjà, en guise de préambule, la possibilité de la perversion du bien par le mal. Dans un continuum que ne vient altérer aucun applaudissement intempestif, Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy enchaînent berceuses, évocations nocturnes, hymnes à la nuit et au sommeil, alternant dans leur sélection pages connues et pièces inédites, lieder romantiques et morceaux contemporains, airs classiques et chansons relevant du folklore et de la tradition populaire. Si les deux Franz, Schubert et Liszt, se taillent la part du lion, la première partie permet de découvrir quelques exquises pages populaires anonymes, lesquelles côtoient agréablement, et pour le plus grand bonheur de tous, des lieder bien connus de Strauss et le fameux « Ein Traum », donné ici en allemand, de Grieg.
La deuxième partie du récital, plus innovante en termes de programmation et de découvertes, ouvre la thématique de la soirée à l'écriture musicale féminine, voire féministe, telle qu'elle s'exerce par les compositions de Lili Boulanger, Cécile Chaminade et Germaine Tailleferre. De cette dernière, les trois extraits des Six chansons françaises entrent en résonance avec les problématiques sociétales soulevées de nos jours. Avec L'Hymne à l'amour de Marguerite Monnot, immortalisé par Edith Piaf qui en a aussi écrit le texte, le récital s'achève sur un hymne à la musique, sur le mélange des genres et tout simplement sur le plaisir et le bonheur d'aimer. Deux bis très contrastés, à l'image du concert, viennent ponctuer une soirée riche en émotions diverses et variées : l'inénarrable Chanson du Poulailler, puis le célébrissime « Au bord de l'eau » de Fauré, autre hymne frémissant à la paix, au bonheur et à l'amour, bouleversant par la profondeur et la simplicité de son message.
Dans tout ce programme, nos deux artistes se montrent exemplaires de bout en bout. Commentant de temps à autres son programme, Sabine Devieilhe impressionne par la pertinence de son propos et la classe de son maintien. Chantant entièrement par cœur un programme de près d'une heure et demie, en quatre langues, elle déploie avec science, délicatesse et subtilité les sortilèges argentés d'un soprano toujours aussi incandescent. Les tessitures élevées, évidemment, ne posent aucun problème à cette colorature aujourd'hui plutôt lyrique léger, qui ne fait qu'une bouchée des vocalises et des suraigus de la redoutable « Tay toy, babillarde arondelle » de Darius Milhaud. Elle rend à Schubert sa simplicité fondamentale, et pare les lieder de Strauss de tout le scintillement vocal qui leur est inhérent. Les pages de Liszt sont phrasées avec art et imagination musicale, avec tous les risques que cela peut impliquer. Le petit accident vocal sur le dernier pianissimo de « Oh ! quand je dors » est habilement rattrapé. De cette fête musicale, dont les miraculeuses suspensions vocales semblent arrêter le cours du temps, Mathieu Pordoy est le plus subtil et le plus attentionné des complices, accompagnant avec soin et tendresse la soprano à qui il n'hésite pas à donner la réplique, notamment dans les hilarants « Miaou » de la chanson du Petit chat triste. Subtile alchimie des timbres, osmose parfaite entre la voix et l'instrument, autant d'ingrédients qui ont fait la joie d'un public immédiatement conquis. Des récitals de ce calibre, on en redemande !