- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Berlioz Trip, Hector seul en scène, fantastique et affreux

Berlioz Trip, seul en scène consacré à , son inaccessible Harriet Smithson et sa Symphonie Fantastique, fait (re)découvrir ce classique du romantisme par un regard aigu, sans complaisance, et fasciné. 

Quoi de pire pour Berlioz ? Qu'on ne le joue pas, oui, mais pire encore, qu'on le muséifie, qu'on l'affadisse, lui qui a bousculé ses contemporains pour repousser les limites de la musique. Berlioz agaçait de son vivant, par ses outrances, ses excès… et son génie. L'autrice et metteuse en scène , à la manœuvre, est aussi musicologue, et son trip à elle, c'est de rendre tout ça bien palpable à nos contemporains, qu'ils aient découvert leur Berlioz dans leur jeunesse par cette Symphonie Fantastique qui est un point d'entrée privilégié à la musique classique depuis des générations, ou qu'ils n'en aient jamais entendu une note et qu'il faille tout leur expliquer.

Berlioz Trip, c'est quoi ? C'est un seul en scène théâtral et cinématographique d'une heure où un comédien, , incarne deux personnages dont Berlioz lui-même, à l'époque de la composition de sa Symphonie Fantastique. Si la symphonie a été composée et créée en 1830, l'élément déclencheur de cette œuvre iconique de la musique française est la représentation de Hamlet à laquelle Berlioz assista le 11 septembre 1827 au Théâtre de l'Odéon. Ledit théâtre, renommé Odéon Théâtre de l'Europe, serait bien inspiré de rejouer Hamlet ce soir-là qui marquera prochainement le bicentenaire de l'œuvre !

Le temps d'une heure, l'autrice, metteuse en scène et musicologique nous fait revivre cette fameuse soirée à l'Odéon, avant de nous transporter de Rome à Nice lors de la rocambolesque expédition du printemps 1831 où Berlioz s'était déguisé en femme pour aller commettre à Paris un triple assassinat contre la pianiste Camille Moke avec laquelle il était fiancé, sa presque belle-mère qui avait décidé de la rupture, et du facteur de pianos Camille Pleyel qui était l'heureux élu. Le trip de Berlioz, cela peut être ce voyage qui s'interrompra à Nice, mais c'est surtout les substances hallucinogènes qui nourriront les visions des deux derniers mouvements de la Fantastique, et qui seront données à voir dans des séquences vidéo fantasmagoriques non dénuées de poésie.

Dans l'espace restreint du Théâtre la Flèche, a le physique du rôle, par ce visage quelque peu anguleux du Berlioz de la maturité, et par l'énergie. Il campe un Berlioz parfois touchant, plus souvent halluciné, égocentrique et génial, dont on imagine que le modèle ne devait pas être trop loin de cette incarnation. n'oublie pas qu'il est temps de déconstruire les statues pour mieux en défendre les œuvres, et elle tacle sans complaisance (et à vrai dire, à juste titre !) l'attitude harcelante du compositeur dans sa conquête de la comédienne, l'exploitation problématique de son image transformée en sorcière, pour ensuite l'enfermer (ou au moins la laisser s'enfermer) dans une vie maritale déprimante où elle sombrera dans l'alcoolisme. Berlioz n'est pas un personnage sympathique, voire on peut le trouver assez affreux, et son ambition de créateur prend le pas sur toute autre considération. C'est là où la musicologue entre en scène, donnant à entendre (par un travail soigné sur la bande son) et à voir la modernité, l'inspiration, l'inventivité hors norme de cette composition.

Berlioz Trip est une pièce sans compromission, dans le meilleur sens du terme, c'est à dire qu'elle nous aide à voir avec acuité Berlioz et son époque au prisme de la nôtre, et à (re)découvrir avec fraîcheur cette musique qui est toujours de notre temps, sans simplification ni travestissement (hormis celui de Berlioz lui-même en femme !). Un exercice d'art et de vérité, au vrai service de Berlioz.

Au Théâtre la Flèche jusqu'au 18 mars 2026, et en version orchestrale le 11 mai 2026 au Châtelet. Crédit photographique © Romain Alcaraz

(Visited 40 times, 40 visits today)
Partager