En convoquant dans une mise en miroir passionnante deux œuvres lyriques peu connues de Granados (Goyescas) et De Falla (El Retablo de Maese Pedro), le Teatro de la Zarzuela rend un bel hommage à la culture espagnole. Mise en scène par Paco Lopez, cette nouvelle production dresse un tableau très réussi de la période d'émulation artistique intense, autour des années 1920, connue sous le nom de Edad de Plata, qui se prolongea jusqu'à la guerre civile.
La Edad de plata (L'Âge d'argent) désigne la période d'épanouissement culturel espagnol du premier tiers du XXᵉ siècle. Nombre d'artistes trouvèrent à Paris la « patrie idéale » pour leurs créations. Granados, Falla, (ou encore Albeniz ou Zuloaga…) s'y rendirent durant cette période, vivant une rencontre stimulante avec l'avant-garde artistique qui leur permit d'esquisser et d'affiner les contours de leur esthétique personnelle, si différente pour chacun et pourtant si semblable, à la recherche de l'Espagne essentielle, authentique, indélébile.
Pour illustrer cette période faste et rendre hommage à la culture espagnole (à sa musique, à sa danse, à sa langue et à ses arts visuels) avant que celle-ci ne sombre dans les années noires du franquisme, Paco Lopez a choisi de réunir deux joyaux du répertoire lyrique, Goyescas de Enrique Granados et El retablo de Maese Pedro de Manuel de Falla. Si « Goyescas » s'apparente au grand opéra romantique de la fin du XIXᵉ siècle sur un livret de Fernando Periquet, avec deux premières scènes influencées par la danse, la fête et le folklore traditionnel, « El retablo de Maese Pedro » (Les Tréteaux de Maitre Pierre) est un opéra pour marionnettes qui adapte un épisode du Don Quichotte de Cervantes. Pour enrichir cette complexe production bicéphale, des intermèdes musicaux tels que la Marche des vaincus, la Danse des yeux verts de Granados et Psyché de De Falla, apportent avec bonheur de beaux intermèdes musicaux dédiés à la danse.
Parcourue de façon récurrente par la mort (un danseur masqué) et l'exil (la mer), dans une vision virtuose et intelligente, Paco Lopez réussit à rassembler tout ce qui est épars (œuvres différentes, compositeurs, contextes historiques, chorégraphies modernes et traditionnelles) dans un tout unitaire et convaincant, d'une lumineuse lisibilité, regroupant les deux opéras dans une scénographie unique (l'appartement parisien du peintre Ignacio Zuloaga qui assure par ailleurs une liaison épistolaire et amicale avec les deux compositeurs). Les costumes (Jesus Ruiz) sont somptueusement ouvragés, la direction d'acteurs tirée au cordeau, les éclairages irréprochables, les chorégraphies (Olga Pericet) judicieusement réglées, la vidéo (José Carlos Nievas) pertinente fait appel d'une façon originale au cinéma muet pour remplacer les marionnettes. Si la lecture ambitieuse de ce diptyque est immédiatement séduisante par sa beauté formelle, son dynamisme et sa réflexion bien menée, elle ne saurait se limiter à une simple juxtaposition de deux œuvres lyriques, s'inscrivant également dans un propos plus universaliste visant à convoquer tous les arts dans un projet culturel et philosophique collectif (peinture, musique, littérature) partageant une vision éthique et esthétique commune de l'Espagne. De Falla, Zuloaga et Granados illustrent de façon explicite ce dialogue « inter-art » bien rendu par Paco Lopez où le populaire, le symbolique et le moderne se répondent.
Première partie. Goyescas ou Los Majos enamorados (1916) est un opéra en un acte et trois tableaux inspiré des peintures de Goya qui peignit abondamment ces nobles (los Majos) vêtus à la façon du peuple. Célébrant une Espagne fière et joyeuse, les Goyescas, tirés de la suite pour piano éponyme de Enrique Granados, met en scène un drame de la jalousie survenant au cours d'une fiesta traditionnelle qui se conclura par un duel mortel. Partant d'une œuvre intimiste pour piano, Granados en fait un opéra au lyrisme intense où le destin et l'amour s'expriment à travers une partition vocale exigeante.
Nous sommes fin 1939, les nazis sont aux portes de Paris avant d'envahir l'Europe. Ignacio Zuloaga, seul et nostalgique, se souvient du temps de l'Espagne joyeuse, celle de la célèbre danseuse flamenca « La Argentina », ainsi que de son ami Enrique Granados, compositeur des Goyescas. Il revoit alors, dans un rêve, un groupe de majos et majas qui jouent et dansent avec un pantin (rappel du pelele de Goya) lors d'une fiesta traditionnelle comprenant nombre de danses (fandango) au cours de laquelle se produira la rencontre houleuse entre les aristocrates Rosario et Fernando d'une part, et la fameuse Pepa accompagnée du fier torero Paquiro de l'autre. S'ensuit une dispute entre les deux couples sur fond de jalousie, puis un duel qui se conclura par la mort de Fernando, annonçant comme un douloureux présage la mort prochaine du compositeur lors de son naufrage dans la Manche, survenu quelques mois après la création new-yorkaise de l'opéra en 1916.
La distribution vocale est homogène et de haute volée. Dominée par la Rosario de la soprano Raquel Lojendio dont on admire tout à la fois, la projection puissante, le timbre lumineux, l'ambitus large et le legato sublime. Face à elle Alejandro Roy campe un Fernando joliment chantant à la projection ample, claire et noble qui donnera toute la superbe de son ténor dans l'émouvant duo d'amour final. Bien que moins sollicités, mais également vaillants vocalement, la pétulante Pepa de la mezzo Monica Redondo et le fier Paquiro du baryton César San Martin complètent cette belle distribution aux timbres joliment appariés (quatuor de l'acte I).
Deuxième partie. El Retablo de Maese Pedro (Les Tréteaux de Maitre Pierre) est un opéra de chambre, composé en 1922, dédié à la Princesse de Polignac. Exceptionnellement donné, il nous conte les chapitres XXV et XXVI du tome II de Don Quichotte de la Manche où le Chevalier à la Triste figure prenant les marionnettes de Maitre Pierre pour des chevaliers maures se précipite sur les tréteaux et dévaste tout le théâtre au grand dam de Maitre Pierre…
La mise en scène de Paco Lopez s'inscrit dans la continuité de la précédente. Nous sommes en 1939, la guerre civile se poursuit dans un conflit mondial. Dans le salon de Zuloaga, Manuel De Falla, désabusé, valise à la main se prépare à un douloureux exil vers l'Argentine. Avant d'embarquer sur le bateau, il repense à son séjour parisien et à la représentation du Retablo de Maese Pedro dans le salon de la Princesse de Polignac… Le recours au cinéma muet en lieu et place du théâtre de marionnettes, avec sa gestique exagérée et spécifique, est assurément une bonne idée, bien que limitant la profondeur de la mise en abime et le franchissement du quatrième mur, mais a contrario, enrichissant d'autan la proposition scénique, y ajoutant une salutaire composante mémorielle.
La distribution vocale n'a rien à envier à la précédente qu'il s'agisse de Geraldo Bullon en Don Quichotte oscillant entre grandeur épique, ironie et humanité ; de Pablo Garcia-Lopez en Maitre Pierre ou de Lidia Vinyes-Curtis en narrateur à la diction claire.
Dans la fosse, Alvaro Albiach et l'Orchestre de la Communauté de Madrid, livrent une interprétation spécifique de chaque œuvre, toujours en équilibre avec les chanteurs et soutenant avec allant les danseurs ou l'impressionnant chœur du Teatro de la Zarzuela : tantôt lyrique ou sensuelle, tantôt plus rythmique, contrastée ou analytique en fonction des exigences de chaque partition.
Reste à citer la belle prestation des danseurs s'inscrivant dans un véritable langage articulé, tout de fluidité, de grâce et de sensualité, participant intégralement de ce spectacle très réussi, assurément digne de célébrer le 150e anniversaire de la naissance de Manuel De Falla !
Crédit photographique : © Elena del Real / Teatro de la Zarzuela