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Avec Nicolas Stavy, Schnittke est en famille avec Bach et Schubert

Salle Cortot, réalise la démonstration que le piano d' est de la famille de Bach, Schubert et Brahms. 

Qui s'intéresse aujourd'hui au piano d' ? Pas grand monde, et démontre Salle Cortot à quel point c'est une regrettable négligence. Le programme, entremêlant une large sélection d'œuvres du compositeur qui se revendiquait « russe sans une goutte de sang russe » (dixit lui-même) avec des pièces de Schubert et Bach/Brahms manifeste les affinités de Schnittke avec le monde germanique, dont ses parents étaient originaires.

Bien davantage qu'un concert de lancement du premier volume de l'œuvre pour piano de Schnittke (Bis, Clef ResMusica), Stavy a un objectif plus stratégique : contribuer à faire revenir Schnittke dans la lumière, en l'entourant des siens. Comme il y a du pain sur la planche, Schnittke étant très loin du succès croissant de Chostakovitch depuis le début des années 1990 et même d'un Weinberg depuis les années 2010, Stavy combine une variété d'ambiances lumineuses adaptées à chaque pièce et quelques explications pédagogiques (un exercice où il est particulièrement à l'aise) permettant de contextualiser et d'humaniser un compositeur dont la variété des styles et l'ampleur du catalogue déroute encore.

Le Prélude et fugue de 1963 est une entrée en matière parfaite, dans l'album comme au concert, en ce qu'il réunit des éléments caractéristiques, résonnances et éclats verticaux, pureté enfantine et expressionisme. Elle est donnée ici en création française, jouée dans une demi-pénombre. Bien différents et très accessibles, les Cinq Préludes et fugue de 1954-1955 par un jeune homme de 20 ans étonnent par leur post-romantisme imprégné de l'influence de Scriabine et Rachmaninov, et illustrent la dimension lyrique du style de Schnittke. On est loin de la tabula rasa boulezienne, et le final et ses grands clairs est particulièrement gratifiant sous les doigts de Stavy.

La deuxième partie du concert – donné sans entracte – est la plus introspective. Jouée pratiquement dans le noir, les seules lumières étant le clavier éclairé d'un rai de LED et la tablette avec la partition, Stavy enchaîne le premier des trois Klavierstück D459A, qu'il joue comme murmuré à nos oreilles, avec douceur, avec les Aphorismes de 1990, où Schnittke quitte la tonalité, se fait « maître du silence ». La correspondance profonde que Stavy crée entre les deux œuvres étonne et ravit, alors que les Aphorismes peuvent sonner sous d'autres doigts avec un tranchant radical et peu poétique.

Après ce rêve éveillé, varie les ambiances. Retour d'une lumière franche pour la clarté de la Chaconne de Bach dans la transcription pour main gauche seule de Brahms, adoucie et romantisée par la richesse du son du piano Steinway, un mélange d'époque et de style très Schnittkien ! Jouée sans partition, ce tube éternel apporte une respiration autant qu'une légitimation, tant elle éclaire les partitions de Schnittke. Comme toujours avec Stavy, la musique coule de source, dénuée d'affectation. Stavy ne pose pas, il ne fait pas du Stavy. Comme nous l'avons compris lors d'un entretien qu'il a donné à ResMusica, c'est en comédien qu'il incarne la musique, s'effaçant derrière elle.

Pièce maîtresse pour conclure, la Sonate n°2 de 1990, avec son exigence héritée de la Seconde École de Vienne, son architecture beethovénienne, son hommage au clavier de Bach, ses silences et ses déchaînements, ses résonnances plongeant dans le silence, son glas terrible et ses accords suspendus, achève la démonstration de maître que tout Schnittke est là, et que tout le piano allemand est dans Schnittke.

En bis, la Mélodie hongroise D817 de Schubert, jouée avec tendresse et en demi-teintes, nous ramène en douceur au monde réel, avec une étoile dans le ciel noir qui s'appelle Schnittke…

 Crédit photographique : © ResMusica

Volume 1 de l'intégrale de piano de Schnittke, Clef ResMusica :

Nicolas Stavy enregistre les ombres terrifiantes de Schnittke

 

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