L'ensemble Les Arts Florissants s'est associé au chorégraphe Amala Dianor pour accompagner une passion du Christ. Ou comment la musique du début XVIIᵉ renaît sous les pas de la danse contemporaine sur la scène de l'opéra comédie de Montpellier dans « Gesulado passione ».
Dans sa saison très éclectique, l'Agora danse de Montpellier a proposé pour deux soirées ce spectacle à la fois risqué et exigeant mais très convaincant. Dans la salle deux publics semblent cohabiter : Les amateurs de musique ancienne, fidèles du célèbre ensemble des Arts florissants, et le public curieux de danses contemporaines qui suit ici depuis plusieurs années le chorégraphe Amala Dianor.
En un peu plus d'une heure, les six chanteurs et les quatre danseurs nous font vivre une Passion du Christ au son des « répons des ténèbres », a capella, composés par Carlo Gesualdo, en 1611. Paul Agnew, le co-directeur des Arts Florissants, et ses cinq camarades de chants exécutent les mêmes gestes que les danseurs. L'apprentissage par cœur de la partition a permis un vrai travail corporel de l'ensemble des interprètes sur scène. Tous sont vêtus d'une même longue tunique noire. Seul un danseur porte un court vêtement blanc. Très vite chacun se distingue, en particulier le Christ, en blanc, et Judas, interprété par un danseur noir. La danse suit de plus en plus au fil du spectacle les paroles des différents répons. La bonne idée de procéder comme à l'opéra en proposant des sur-titres des paroles donne une vraie lisibilité des déplacements des musiciens et des danseurs. De la trahison de Judas, à la crucifixion et la mise au tombeau, les tableaux s'enchaînent.
Sur le plan vocal, les six chanteurs accomplissent un travail nécessitant une grande écoute entre eux. Leurs déplacements sur scène les privent de toute direction commune. Ainsi pour l'auditeur la musique est en constante circulation, de façon assez peu habituelle pour de la musique Renaissance proposée en général de façon frontale. Ce relief sonore offre une véritable variation des compositions de Carlo Gesulado.
Danseurs et chanteurs sont unis dans un même mouvement.
Et la danse vient se greffer sur ces accords vocaux avec elle aussi des accents très variés. Amala Dianor, connu pour son travail hip-hop et contemporain, aborde pour la première fois ce répertoire. Il a fait appel à des danseurs venus du Burkina Faso, de Rome et du Sénégal. Si la danse est plus timide sur le début du spectacle, elle prend toute sa place au fil de la Passion. La crucifixion s'exprime dans le corps de Damiano Bigi, tout en torsion et bras en croix. Des tableaux très marquants mêlent à la fois chanteurs et danseurs. La descente de croix et le transport du corps du Christ par l'ensemble de la troupe restera une image très forte.
Puis les danseurs investissent davantage l'avant-scène et déploient des styles qui étonnamment trouvent leur place dans cette atmosphère religieuse et ancienne. Un trio (Elena Thomas, Dexter Bravo et Clément Nikiema) rappelle les gestes du Krump. Dans un autre, ils frappent le sol des pieds à la façon des gumboots sud-africains.
D'abord sur l'avant-scène, l'action se déplace derrière un tulle encadrant une estrade en fond de plateau. Comme un tableau, les danseurs mettent en image la partition. Puis c'est au tour des chanteurs de faire circuler la parole chantée en fond de scène. Enfin tous entrent dans ce cadre, comme s'ils étaient descendus d'un tableau le temps du spectacle, pour mieux retourner se figer dans une peinture ancienne suggérée en ombre chinoise.
La rencontre entre les deux univers du baroque et de la danse contemporaine a eu lieu. Souvent éloignés, les publics de deux univers se sont croisés le temps d'une soirée pleine de spiritualité.